Illustration par Marie-Xuân Luu Claverie
Avez-vous des amis portugais, ou en tout cas lusophones ? Si c’est le cas, ceux-ci vous ont sûrement déjà dit « Tô com saudade de você », ce qui signifie : Je ressens de la saudade envers toi. Si je n’ai pas traduit ce mot, c’est pour une raison assez simple : comme tous les autres mots analysés dans cette rubrique, saudade est intraduisible en français et est souvent utilisé comme néologisme par les francophones, notamment les philosophes et auteurs. Si cette notion est intraduisible, c’est à cause de sa complexité. Il s’agit là d’une représentation particulière liée à la littérature et culture lusophone, qu’il convient ainsi de remettre dans son contexte.
Le mot saudade provient originellement du latin solitas, signifiant « solitude ». A l’origine, cette solitude transparaissait dans la langue portugaise à travers les Grandes Conquêtes dès le XVe siècle, ressentie par les marins partis seuls en mer, sans leur famille, loin de leur patrie. Ce manque ressenti collectivement par les marins, en plus de la peur de ne pas pouvoir revenir à l’issue de leur voyage fastidieux, a contribué à l’utilisation générale du mot saudade afin de décrire ce sentiment de tristesse. Mais en même temps, la saudade collective fonctionnait comme mécanisme d’espoir, de souvenirs chaleureux. Les marins se souvenaient ensemble de leurs proches, de leur vie au Portugal, et cultivaient cette nostalgie, tout en regrettant ce manque flagrant dans leurs vies de navigateurs.
Les caravelles portugaises représentées en « Azuleijas », art céramique portugais issu notamment de Porto.
Les marins n’ont cependant pas gardé ce sentiment pour eux seuls. En effet, la notion de saudade s’est popularisée auprès de la population urbaine portugaise au retour des explorateurs dans leur pays natal, mais a également pris de l’importance dans les colonies du Brésil, du Cap-Vert et de l’Angola. Plus particulièrement, le Fado a eu un rôle primordial dans sa diffusion, à travers des artistes mondialement connus comme Cesária Évora ou encore la « Reine du Fado », Amália Rodrigues. Il s’agit d’un mouvement musical populaire urbain né dans les rues de Lisbonne au début du XIXe siècle, mélangeant sonorités lisboètes et influences culturelles afro-brésiliennes. Il était chanté et joué dans des petites « Maisons du fado » dans Lisbonne, salles de concerts spécialement conçues pour ce genre musical. Parmi les thèmes chantés par les Fadista (interprètes de fado), on y retrouve beaucoup le passé, la famille, l’amour et donc inévitablement le saudade. Il y est décrit comme une douleur liée à l’amour et au passé, une volonté de pleurer pour exprimer à la fois sa tristesse et son manque, mais aussi pour honorer cet amour et manifester sa joie de l’avoir connu.
En somme, c’est bien cette définition issue du fado qui semble représenter le mieux le sentiment complexe qu’est le saudade. Celui-ci se place entre nostalgie des temps anciens, mélangeant tristesse d’avoir perdu ce qui nous est cher et bonheur de l’avoir connu, désespoir d’une solitude et d’une perte sentimentale et espoir de pouvoir un jour la retrouver.
Aujourd’hui, tout peut évoquer de la saudade pour un lusophone : Un ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps, un pays que l’on aimerait retrouver, un amour qui s’est terminé, ou des membres de la famille qui nous manquent. Ainsi, Portugais et Brésiliens cultivent cette saudade tout en comprenant l’importance de retrouver ce qui leur manque. C’est ce qui explique leur attachement particulier aux repas en familles, aux retrouvailles régulières entre amis. Vos amis portugais et brésiliens chercheront donc toujours à organiser des repas conviviaux et à vous y inviter. Le remède ultime, finalement, ne résiderait-il pas dans le simple goût d’une soupe de grand-mère pour exalter ce manque et ce bonheur simultanés ?
SOURCES
- https://ich.unesco.org/fr/RL/le-fado-chant-populaire-urbain-du-portugal-00563
- https://www.luisa-paixao.com/blogs/la-vie-au-portugal/saudade-quel-est-ce-mystere-portugais?srsltid=AfmBOorXK7-QM_6zD0oX-lq1RTppdqgR2N7kd9oy0q0NKwW3fzyQhei
- https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9S0567
