Ci-contre : Illustration réalisée par notre illustratrice Marie-Xuân L.
Vous est-il déjà arrivé de retrouver un vieux ticket de cinéma, un emballage de sucette au fond d’une poche ou d’entendre par hasard une chanson oubliée de votre enfance ? En Occident, ces souvenirs s’accompagnent souvent d’un pincement au cœur ou d’une phrase du style « ah le bon vieux temps ! ». Mais au Japon, cette sensation porte un nom bien particulier décrivant un sentiment tout autre : natsukashii (懐かしい), souvent traduit par « nostalgie » en français. Loin d’être un fardeau, ou une émotion négative, c’est un mot qui s’exclame avec un sourire, les yeux pétillants, une bulle de réconfort qui vient illuminer le présent.
Traduire natsukashii simplement par « nostalgie » est un appauvrissement linguistique, tout simplement parce que le sentiment même de nostalgie est perçu différemment au Japon. Si l’on s’intéresse à son étymologie, le mot dérive du verbe natsuku, qui signifie « s’attacher » ou « devenir proche de quelqu’un ». Le kanji 懐 (natsu) évoque quant à lui l’intérieur, le « sein », suggérant quelque chose que l’on garde précieusement contre son cœur. C’est une émotion qui ne cherche pas à regretter ce qui est perdu, mais à chérir ce qui a été.
La grande différence avec notre conception occidentale réside dans la gratitude. Pour les Japonais, le natsukashii est la preuve que nous avons eu la chance de vivre des moments précieux. Comme l’explique Christine Yano, professeure d’anthropologie, c’est une esthétique du « verre à moitié plein » : le fait qu’une expérience soit éphémère et qu’on ne puisse pas y revenir la rend encore plus belle et poignante. Le natsukashii n’est pas une nostalgie tel que le défini le Larousse, mais plutôt la vision joyeuse, la gratitude d’avoir pu vivre ce moment.
Cette vision s’inscrit dans la philosophie du wabi-sabi, qui trouve de la beauté dans l’impermanence et l’imperfection des choses. Au lieu de voir le passé comme une bibliothèque poussiéreuse, il est perçu au Japon comme un « murmure constant » qui donne du sens au quotidien, c’est une manière plus optimiste de concevoir le passage du temps.
Le sentiment natsukashii imprègne toute la culture japonaise et ne concerne pas que les personnes âgées, un étudiant de 18 ans peut tout à fait éprouver ce sentiment de natsukashii en repensant à ses années de maternelle. Natsukashii peut nous parler à tous, à travers les sens, comme le goût d’un verre de mugicha (thé d’orge glacé) qui rappelle les étés d’enfance chez sa grand-mère ou bien lors de moments de partage, se retrouver entre anciens camarades ou collègues, et se remémorer les souvenirs partagés ensemble.
En fin de compte, cultiver le natsukashii, c’est apprendre à transformer nos souvenirs en une source de réconfort plutôt qu’en un regret. C’est voir le temps passé non pas comme une perte, mais comme un investissement émotionnel qui nous lie aux autres.
