Le 23 juin 2025, à 18h02 heure de Washington, Donald Trump annonce en lettres capitales, sur Truth Social (son réseau social), un cessez-le-feu « complet et total » entre Israël et l’Iran. Téhéran dément immédiatement. Les responsables israéliens confient au Jerusalem Post que le message « n’a pas été publié au moment ni de la manière prévus ». Des missiles continuent de voler. Quatre civils israéliens meurent pendant les heures de confusion qui suivent. Le cessez-le-feu finira par tenir. Cependant, la séquence illustre, avec brutalité, le basculement en cours : la diplomatie internationale se joue désormais en temps réel, sur des plateformes conçues pour le divertissement de masse. En 2024, 190 des 193 États membres des Nations unies possèdent au moins un compte sur X. Seuls la Corée du Nord, le Laos et le Turkménistan restent absents. Ce qui était marginal il y a dix ans est devenu la norme. Reste à déterminer si cette norme sert la paix ou non.
Quand un tweet remplace le télégramme diplomatique
L’ère de la « twiplomatie » (la politique étrangère menée par les chefs d’État sur le réseau social X, anciennement Twitter) a franchi un seuil. Il ne s’agit plus seulement de communication publique, mais de prises de décisions stratégiques annoncées, parfois déclenchées, sur les réseaux sociaux. En avril 2025, Trump annonce via ses réseaux l’escalade des droits de douane sur les produits chinois, provoquant une réponse instantanée sur la plateforme chinoise Rednote, où commerçants et influenceurs lancent les hashtags #Resist et #ChinaCanMakeIt. La guerre commerciale se mue en spectacle numérique en temps réel.
Mais le cas le plus transformateur reste l’appel de Volodymyr Zelensky. Le 25 février 2022, quelques heures après l’invasion russe, le président ukrainien publie un selfie filmé dans les rues de Kyiv, vu trois millions de fois en une heure. Sa formule « J’ai besoin de munitions, pas d’un taxi », devient virale. En quelques semaines, son nombre d’abonnés sur Instagram passe de quelques centaines de milliers à 14,1 millions. L’impact dépasse le symbolique : ses appels directs sur les réseaux sociaux sont crédités d’avoir convaincu l’Allemagne de rompre avec sa doctrine d’après-guerre pour livrer des armes à l’Ukraine, et d’avoir accéléré la candidature européenne de Kyiv. En trois jours, 22 millions de dollars en crypto monnaies affluent grâce à des campagnes virales.
Le piège de l’immédiateté : quand les réseaux créent la crise
La même vitesse qui permet à Zelensky de rallier le monde peut aussi provoquer des incendies diplomatiques impossibles à éteindre. Le 12 mars 2020, Zhao Lijian, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, tweete « c’est peut-être l’armée américaine qui a apporté l’épidémie à Wuhan ». Cette théorie conspirationniste déclenche alors une vague de condamnations internationales. Aujourd’hui, le Brookings Institution témoigne que la quasi-totalité des tweets les plus engageants des ambassades chinoises contenaient du contenu confrontationnel ou conspirationniste.
En France, l’ambassadeur chinois Lu Shaye illustre également les dérives de cette diplomatie agressive en ligne. Convoqué une première fois au Quai d’Orsay en avril 2020 pour des publications de l’ambassade attaquant la gestion occidentale du Covid-19, il se voit de nouveau assigné en mars 2021 pour « insultes et menaces » à la suite de sanctions européennes liées à la répression des Ouïghours. On le remarque donc, il existe une stratégie claire : les réseaux sociaux servent de tribune offensive, non pas pour défendre une position, mais pour disqualifier l’interlocuteur.
Un outil de puissance pour ceux qui savent l’utiliser
Pourtant, réduire les réseaux sociaux à un facteur de chaos serait ignorer leur potentiel diplomatique réel. Selon Corneliu Bjola, professeur de diplomatie numérique à Oxford, “les réseaux sociaux ne doivent pas être vus uniquement comme une source d’aggravation des tensions internationales car ils peuvent fournir des indications précieuses sur le potentiel d’escalade des crises.”
La Corée du Sud offre un autre modèle. Lorsque le groupe BTS s’adresse à l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2021 en tant qu’ envoyés spéciaux présidentiels, le président Moon Jae-in déclare : « C’était bien plus efficace que des centaines de discours du secrétaire général ou de moi-même. » Le soft power numérique sud-coréen, porté par la K-pop et les plateformes de streaming, représente une forme de diplomatie culturelle dont l’impact se mesure en milliards de vues et en forte influence sur les perceptions internationales.
En France, l’ambassadeur chinois Lu Shaye illustre également les dérives de cette diplomatie agressive en ligne. Convoqué une première fois au Quai d’Orsay en avril 2020 pour des publications de l’ambassade attaquant la gestion occidentale du Covid-19, il se voit de nouveau assigné en mars 2021 pour « insultes et menaces » à la suite de sanctions européennes liées à la répression des Ouïghours. On le remarque donc, il existe une stratégie claire : les réseaux sociaux servent de tribune offensive, non pas pour défendre une position, mais pour disqualifier l’interlocuteur.
Alors, les réseaux sociaux, plateforme ou poudrière ?
Aujourd’hui, on le voit donc, les réseaux sociaux ont irréversiblement reconfiguré la diplomatie. Nier leur utilité et leur impact serait absurde.
Mais la diplomatie a toujours reposé sur la prudence. Or, ce que les réseaux sociaux érodent précisément, c’est le temps de la réflexion, ce moment entre la pensée et l’acte où les guerres peuvent être évitées. Un cessez-le-feu annoncé prématurément sur Truth Social, une image générée par IA publiée dans un moment d’escalade : les conséquences ne restent plus dans la salle de négociation, elles s’impriment en quelques secondes sur la toile mondiale et dans les esprits de l’opinion publique.
La question n’est donc plus de savoir si la diplomatie doit investir les réseaux sociaux, puisqu’il elle l’a déjà fait. Le véritable enjeu est de savoir si chaque pays maniera cet outil avec autant de précaution qu’il prenait autrefois pour rédiger un télégramme.
SOURCES :
https://thediplomat.com/2023/09/the-rise-and-fall-of-chinas-wolf-warrior-diplomacy/
https://www.brookings.edu/articles/how-chinas-wolf-warrior-diplomats-use-and-abuse-twitter/
https://en.wikipedia.org/wiki/Wolf_warrior_diplomacy
https://www.qeh.ox.ac.uk/people/corneliu-bjola
https://www.eastwestcenter.org/publications/korean-soft-power-goals-and-us-korea-relations
