Climat : chronique d’un échec cuisant annoncé

Illustration par Marie-Xuân Luu Claverie

Dans son unique interview en amont de la COP30, Antonio Guterres, secrétaire général des Nations Unies, a lancé un cri d’alarme : le réchauffement climatique est inévitable et l’humanité a échoué à le limiter à 1,5 °C. 

Quelques semaines plus tard, le milliardaire et cofondateur de Microsoft, Bill Gates, publie un mémo qui renverse cette vision alarmiste. Selon lui, l’urgence n’est pas tant d’« empêcher la fin du monde » que d’« améliorer les vies des plus vulnérables », car le changement climatique « ne mènera pas l’humanité à sa perte ». 

Connu pour ses actions en faveur de la lutte contre le changement climatique, ce tournant de Gates soulève une question : remet-il en cause le récit écologique dominant, ou cherche-t-il à proposer une stratégie nouvelle face à l’urgence climatique ? 

Pour mieux comprendre ce mémo de Bill Gates, il est essentiel de resituer le discours climatique traditionnel. Depuis plusieurs années, la peur liée au changement climatique ne cesse de croître, et ce discours dominant entretient cette inquiétude tout en mobilisant autour d’elle. Le seuil symbolique de +1,5 °C sert ainsi de repère, souvent présenté comme la limite à ne pas franchir sous peine d’impacts irréversibles sur les écosystèmes, l’agriculture et la sécurité humaine. 

À l’inverse, les progrès accomplis sont rarement mis en avant. Par exemple, bien que le trou dans la couche d’ozone en antarctique ait atteint l’une des plus petites superficies observées en 2024, cette avancée a été peu relatée comme un signe encourageant. Comme si souligner les bonnes nouvelles risquait d’atténuer l’urgence de la lutte climatique. 

Cette stratégie d’alerte permanente s’avère néanmoins efficace : en insistant sur la gravité de la situation, elle sensibilise le public, fédère et encourage une pression citoyenne sur les gouvernements et les acteurs privés, les incitant à agir et à plus de transparence. 

Avec cette contextualisation, on comprend mieux pourquoi les propos de Bill Gates ont provoqué un tel choc. Lorsqu’il affirme publiquement que le changement climatique « aura de graves conséquences » mais « ne mènera pas l’humanité à sa perte », car « les êtres humains pourront continuer à vivre et à prospérer dans la plupart des régions du monde », il ébranle les fondements mêmes du discours climatique traditionnel.

Lorsqu’il ajoute que « les objectifs d’émissions à court terme sont surestimés et mobilisent mal les ressources », il semble discréditer la cause écologique telle qu’elle est portée par les institutions internationales. 

Enfin la proximité temporelle entre ses déclarations, le discours d’Antonio Guterres et l’ouverture imminente de la COP30 accentuent encore cette impression de remise en question directe du message du secrétaire général des Nations Unies. 

 C’est pourquoi les propos de Bill Gates n’ont pas manqué de susciter des réactions vives dans la communauté scientifique et au-delà. 

Plusieurs climatologues ont exprimé leurs inquiétudes face à ce qu’ils perçoivent comme une minimisation du risque climatique. Michael Oppenheimer, professeur de géosciences et d’affaires internationales à l’université de Princeton, estime ainsi d’après le NY Times, que M. Gates « met en place une fausse dichotomie, souvent propagée par les sceptiques du climat, qui oppose la lutte contre le changement climatique à l’aide au développement ». Selon lui, même si l’intention du milliardaire est de rappeler la nécessité d’un équilibre entre les priorités mondiales, « ses propos risquent d’être récupérés par ceux qui souhaitent affaiblir les efforts de lutte contre le réchauffement ». 

Ces critiques traduisent une inquiétude plus large : celle de voir un acteur aussi influent que Bill Gates redéfinir les termes du débat au moment où les politiques climatiques restent fragiles et contestées. 

En effet, sur le plan médiatique et politique, plusieurs observateurs voient dans le mémo de Bill Gates une forme de repositionnement stratégique. David Callahan, rédacteur en chef du site Inside Philanthropy, avance que M. Gates chercherait à redéfinir les contours du débat à un moment où les républicains américains affichent ouvertement leur hostilité à l’égard des politiques climatiques. Plus largement la philanthropie Gates chercherait à préserver son influence dans un climat politique polarisé. 

En conclusion, même si, de prime abord, on pourrait être tenté de classer Bill Gates parmi ces nouveaux climatosceptiques qui s’éloignent du consensus scientifique, son propos mérite sans doute une lecture plus nuancée. Son mémo suggère peut-être une volonté de repenser les priorités et d’envisager la lutte climatique sous un angle différent dans l’espoir de replacer l’écologie parmi les enjeux centraux du développement mondial. 

Reste que ce positionnement soulève des interrogations : s’agit-il d’une véritable évolution de pensée, ou bien d’une stratégie destinée à préserver son influence philanthropique dans le contexte politique américain particulièrement polarisé ?

SOURCES
  • https://www.gatesnotes.com/home/home-page-topic/reader/helping-the-worlds-poorest-adap t-to-climate-change 
  • https://www.theguardian.com/environment/2025/oct/28/change-course-now-humanity-has-mi ssed-15c-climate-target-says-un-head 
  •  https://www.theguardian.com/us-news/2025/oct/28/bill-gates-climate-crisis-pivot 
  • https://www.nytimes.com/2025/10/28/climate/bill-gates-climate-change-humanity.html?smid= nytcore-ios-share&referringSource=articleShare 
  • https://www.nytimes.com/2025/10/28/business/dealbook/bill-gates-climate-pivot.html?smid= nytcore-ios-share&referringSource=articleShare

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