Le gaélique : symbole de révolution linguistique

Illustration par Marie-Xuân Luu Claverie

Lors de mon stage de première année, j’ai eu la chance de séjourner dans la charmante ferme Bia Oisín, nichée au cœur d’un petit village dans le comté de Galway. Pour peu que vous y fassiez un tour, tendez l’oreille : vous serez surpris d’entendre des conversations en gaélique entre deux rayons au supermarché, à la sortie de l’école ou encore dans les pubs du village. Le gaélique est, de fait, présent partout dans le quotidien des Irlandais. Et lorsque vous poussez la porte d’un bar, d’un restaurant ou d’un magasin, un chaleureux « Fáilte ! » (« bienvenue ») vous est fréquemment adressé. Un mot simple, mais riche de signification pour le bilinguisme irlandais.

En Irlande, l’anglais prédomine dans les échanges, mais le gaélique conserve une place réelle dans la vie quotidienne. En effet, aujourd’hui élevé au rang de langue officielle, il représente à la fois un héritage linguistique et un symbole fort du patrimoine culturel irlandais. Actuellement 24ème langue officielle de l’Union Européenne, elle compte 1,76 million de locuteurs soit environ 40% de la population. Son apprentissage est obligatoire dans une grande majorité des écoles du pays.

Les premières traces écrites de cette langue remontent au IVème siècle, avec des inscriptions dans un alphabet ancien, typique des îles celtiques. À partir du Vᵉ siècle, la langue s’affirme à travers la rédaction de manuscrits religieux, soulignant son importance dans la pratique spirituelle des habitants. Cependant, certains évènements, notamment la colonisation britannique, fragilisèrent durablement le gaélique, en réduisant son usage, influençant la culture et le patrimoine de l’île. Toutefois, le gaélique a connu une véritable renaissance linguistique et culturelle. En effet, portée par un mouvement nationaliste et identitaire, lors de la lutte pour l’indépendance culminant au début du XXème siècle, cette langue est investie comme un symbole identitaire fort. Par conséquent, l’utilisation d’une langue autochtone serait justifiée par un besoin de démontrer une spécificité culturelle propre au territoire irlandais. Ainsi, en vue de son importance centrale pendant la guerre d’indépendance contre l’Angleterre, elle fut désignée « langue nationale » et « première langue officielle » dans la Constitution de l’État indépendant d’Irlande en 1922. De l’Antiquité au monde contemporain, le gaélique a traversé les siècles jusqu’à trouver sa place parmi les 24 langues de l’Union Européenne.

A présent, le gaélique est une langue forte et lourde de sens. Elle est, à elle-seule, le pont entre le passé et le présent. Un symbole identitaire fort, un bouclier dressé face à l’anglais, langue de la mondialisation. Bien qu’elle ne soit plus autant parlée qu’avant et qu’elle rencontre de nombreux obstacles, tel que la perte de la transmission familiale et la prééminence de l’anglais, seulement 2,4 % de la population l’utilise au quotidien. Elle ne s’efface donc pas pour autant et reste un marqueur d’identité fort, présent dans chaque recoin du pays : sur les panneaux de signalisation bilingues, dans le nom des villes, dans les musiques traditionnelles chantées dans les rues.

Ces dernières années, le Gaélique connaît un nouveau souffle en témoignent plusieurs pratiques quotidiennes. En effet, les cours du soir attirent de plus en plus d’adultes, désireux de renouer des liens avec leurs racines et son enseignement est devenu obligatoire à l’école. De plus, il bénéficie d’une présence croissante dans les médias, notamment dans ceux destinés aux enfants. A cela s’ajoutent les applications qui permettent son apprentissage, maintenant accessibles et ludiques pour les nouvelles générations. Elle connaît également un intérêt grandissant au sein de l’Irlande du nord, devenant pour les populations un signe d’espoir. Bien qu’à la suite du Brexit la réintroduction de la langue reste un sujet houleux, elle est aujourd’hui un « pont entre les communautés » comme l’explique Christophe Gillissen, professeur de civilisation britannique et irlandaise.

Certains s’inquiètent d’une possible perte de la langue, qu’elle ne devienne qu’un folklore ou une tradition réservée à leurs aïeux. Mais d’autres se réjouissent de l’attachement presque viscéral qu’éprouvent les jeunes vis-à-vis de la langue, son histoire et son symbole. Le Gaélique résonne en chacun d’eux- comme le récit de leur propre histoire.  

Pour finir, comme l’écrit le poète irlandais Seamus Heaney « Si vous avez les mots, il est toujours possible de trouver son chemin ».  En Irlande, de nos jours, les mots gaéliques, parfois fragmentés ou parfois oubliés, révèlent le chemin déjà parcouru mais surtout éclairent celui à venir. Bien plus qu’une simple langue, le Gaélique est désormais un outil, une boussole orientant le destin de millions d’Irlandais. 

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