Le mot intraduisible de ce mois-ci est peut-être l’un des plus intéressants en termes de retranscription dans une(des) langue(s) d’une notion philosophique symbolisant un mode de vie particulièrement attaché aux locuteurs de cette(ces) langue(s). Ainsi l’exemple choisi pour cet article est celui du mot « ubuntu ». Vous n’avez sûrement jamais entendu ou lu ce mot, et si c’est le cas, il s’agit d’un système d’exploitation informatique. Pourtant, une histoire éthique et politique se cache derrière l’ubuntu, et cette dernière concerne le continent africain.
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Étymologiquement, « ubuntu » provient des langues bantoues, une famille de langues répandues sur la moitié sud du continent africain. En tout, entre 400 et 500 langues en font partie, mais les plus connues restent le zoulou, le xhosa, le lingala ou encore le swahili, langue véhiculaire commerciale utilisée par plus de 50 millions de personnes en Tanzanie, au Kenya, en RDC et en Ouganda. Si ces langues font partie de la même famille, elles restent très différentes malgré des notions communes. Ubuntu en fait donc partie. Dans sa racine, le suffixe -ntu signifiant « Homme », s’ajoute au préfixe ubu- dont la fonction est la formation d’un nom abstrait, comme une notion. Il n’existe jusqu’à ce jour pas de traduction littérale de ce terme qui s’apparente au thème de l’humanité. C’est pourquoi la compréhension de son sens doit obligatoirement passer par son rapprochement avec des proverbes zoulous plus anciens comme Umuntu ngumuntu ngabantu, en français « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous ». Le fait d’être humain, d’exister en tant que personne individuelle, est non seulement la conséquence de l’existence des autres mais aussi celle de leur coexistence.
Sa définition est donc purement philosophique et implique un recul sur sa condition d’être humain. Dans la même logique que le raisonnement de Descartes (« je pense, donc je suis »), nous pourrions résumer cette manière de penser en un adage plus simple comme « nous sommes, donc je suis ». L’important pour la philosophie ubuntu est de mettre au cœur de l’identité de chacun son appartenance à un groupe plus large. En effet, il s’agit de mettre l’accent sur la nécessité de vivre en fraternité puisque chacun a besoin de l’autre, non seulement pour vivre mais pour exister. Cette doctrine s’inscrit ainsi dans une bienveillance certaine utilisée comme moyen d’éviter les conflits et de favoriser la paix, la cohabitation et la coopération entre les Hommes, particulièrement en Afrique, berceau de cette notion.
Toutefois, ce n’est pas pour son aspect philosophique que l’ubuntu a été abordé ces dernières décennies. Car si ce terme est assez ancien et fait partie intégrante de la culture linguistique des pays aux langues bantoues, il a été utilisé dans un domaine tout autre, à savoir la politique. Ainsi, l’ubuntu, reflétant une vision humaniste des relations humaines, s’oppose frontalement à la discrimination et la division des individus, dans une vision collectiviste de l’espèce humaine. Cette vision permet donc de se détacher de la différenciation des individus selon des critères d’origine, de couleur de peau, d’opinion ou de religion et promeut un vivre-ensemble basé sur la considération de l’autre et des autres en général comme une extension de soi-même.
Cela vous fait sûrement penser à un exemple récent de lutte contre les discriminations dans la partie méridionale de l’Afrique, non ? Eh bien vous n’auriez pas tort de faire ce lien puisque la notion d’ubuntu est revenue sur le devant de la scène dans un contexte politique bien particulier : celui de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. En 1994, alors que Nelson Mandela vient d’être élu président du pays, sa mission est complexe : réparer l’Afrique du Sud et réconcilier ses populations sans opérer de marginalisation. Avec Desmond Tutu, grand archevêque anglican du Cap et fortement engagé pour les droits de l’Homme tout au long de sa vie, Mandela décide de poursuivre le principe inscrit dans la constitution de 1993 ; à savoir de prioriser l’ubuntu plutôt que la victimisation dans leur processus de réconciliation et de réparation. C’est donc sur ce principe fondamental d’humanité que s’est basée toute la politique de jugement des auteurs de discriminations et actes violents dirigés contre des populations ciblées, ainsi que d’assistance aux victimes passées. Une institution particulière a été créée en 1995, la Commission Vérité et Réconciliation, de laquelle Desmond Tutu a été nommé président. L’objectif de cette commission était le pardon des auteurs de crimes contre la restitution intégrale de la vérité. Ce processus permettait d’apaiser les consciences ainsi que de permettre une documentation complète des crimes commis. A la fois les victimes et les auteurs en sortent bénéficiaires et peuvent avancer ensemble, dans une logique de pardon et de reconnaissance des torts. Main dans la main, discriminants et discriminés peuvent donc cohabiter à nouveau.
Ce n’est pas pour rien que les deux hommes ont obtenu un prix Nobel de la paix à la suite de leurs efforts de réconciliation. Cette doctrine en a inspiré plus d’un dans les années à suivre, notamment en 1994, après les génocides entre Tutsi et Hutu. Le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) applique la politique de reconstruction du pays basée sur une adaptation de l’ubuntu orientée vers le vivre-ensemble et le pardon du passé.
Finalement, si nous voulions résumer efficacement l’ubuntu, la meilleure solution reste de citer ceux qui en ont parlé. Voici donc quelques exemples :
Desmond Tutu : «Quelqu’un d’ubuntu est ouvert et disponible pour les autres, dévoué aux autres, ne se sent pas menacé parce que les autres sont capables et bons car il ou elle possède sa propre estime de soi — qui vient de la connaissance qu’il ou elle a d’appartenir à quelque chose de plus grand — et qu’il ou elle est diminué quand les autres sont diminués ou humiliés, quand les autres sont torturés ou opprimés.»
Barack Obama, lors des funérailles de Nelson Mandela en 2013 : «Il y a un mot en Afrique du Sud – Ubuntu – qui décrit sa (Nelson Mandela) plus grande contribution : il a reconnu le fait que nous sommes tous liés les uns aux autres d’une façon que l’œil ne peut pas voir ; il y a une unité pour l’humanité ; c’est en partageant avec les autres et en nous occupant de ceux qui nous entourent que nous nous réalisons.»
Léopold Sedar Senghor : «[L’ubuntu] correspond à l’orgueil d’être différent et le bonheur d’être ensemble»
Peut-être devrions-nous, alors que l’humanité semble se diviser de plus en plus dans certaines régions du monde, passer ce cap et s’inspirer de la philosophie d’ubuntu afin de pouvoir avancer vers une réconciliation sur le long terme ?
