Comment les mots façonnent les relations internationales ?

« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic », voilà quels étaient les mots  de Victor Klemperer dans son livre Lingua Tertii Imperii, La langue du IIIe Reich

Dans cet ouvrage, il décrit comment le régime nazi façonnait les esprits à travers son langage  totalitaire. Aujourd’hui, cette phrase résonne encore. En effet, le langage est un instrument de  pouvoir à part entière. Au-delà de la culture ou de la diplomatie, parler une langue, c’est penser  dans un cadre donné. Choisir un mot plutôt qu’un autre, traduire, ou reformuler, c’est déjà prendre position.

Le politologue américain Joseph Nye définit le soft power comme « la capacité d’influencer  les autres pour obtenir les résultats que l’on souhaite par l’attraction plutôt que par la  contrainte ». Autrement dit convaincre plutôt que contraindre, et séduire plutôt que d’imposer.  Or, la langue est au cœur de ce processus puisqu’elle véhicule les valeurs, les références  culturelles et les modes de pensée d’un peuple ou d’un système politique. 

Ainsi, certains linguistes parlent de soft power linguistique : la capacité à imposer sa vision du  monde et ses connotations dans un discours international à travers sa langue et le vocabulaire  choisi. De ce fait, lorsqu’un diplomate, un média ou une multinationale choisit un lexique, il ou elle  oriente déjà son interlocuteur vers une manière de penser. 

Le problème est que, depuis la Seconde Guerre mondiale, l’anglais s’est imposé comme la  lingua franca de la diplomatie, du commerce et de la recherche scientifique. Selon un rapport  de Statista, on comptera 1,53 milliard d’anglophones en 2025, soit quasiment 20 % de la  population mondiale. Cependant, même si ce pourcentage est élevé, il ne représente pas un  quart de la population mondiale ; et pourtant, l’anglais est la langue de travail dans l’ensemble  des organisations internationales ainsi que dans de nombreuses administrations nationales.  Cela crée donc un avantage structurel pour les locuteurs natifs, qui fixent le vocabulaire, les 

nuances et les implications culturelles du débat mondial. Les autres traduisent, parfois  maladroitement, parfois à contrecœur. 

Cette hégémonie linguistique, on le voit bien, n’est pas neutre, puisqu’elle détermine les  concepts qui circulent et la manière dont ils circulent. Un exemple est le mot leadership. Il  s’agit d’un terme difficilement traduisible, puisqu’il est propre au monde anglo-saxon. Il  désigne à la fois la capacité à guider, à influencer et à inspirer. Ainsi, les pays traducteurs sont  obligés de trouver des équivalents ; ils peinent à retranscrire entièrement la signification précise  et, malgré eux, véhiculent une philosophie et une vision politique représentatives de l’histoire  anglophone. 

L’anthropologue et linguiste américain Edward Sapir le disait déjà en 1929 : « Le fait est que  la “réalité” est, dans une grande mesure, inconsciemment construite à partir des habitudes  linguistiques du groupe. Deux langues ne sont jamais suffisamment semblables pour être  considérées comme représentant la même réalité sociale. Les mondes où vivent des sociétés  différentes sont des mondes distincts, pas simplement le même monde avec d’autres  étiquettes.».

En ayant conscience, désormais, que le langage est un vecteur d’influence, il est important de  comprendre quel visage prend ce soft power linguistique. 

Tout d’abord, la domination d’une langue n’est pas seulement culturelle. En effet, elle structure  avant tout l’accès à la connaissance et, par conséquent, au pouvoir. On pourrait presque dire  que parler et maîtriser la langue de tous, c’est déjà un peu gouverner. 

Or, dans les institutions internationales, l’anglais est omniprésent, comme nous l’avons déjà  mentionné. Les documents sont rédigés dans cette langue, puis traduits. Tout le sens initial  prend donc forme autour de l’anglais. 

Cette domination s’accompagne d’une inégalité d’accès linguistique. En effet, selon le 2024  EF English Proficiency Index (EF EPI), l’Europe (et en particulier l’Europe de l’Ouest) affiche  globalement les niveaux les plus élevés de maîtrise de l’anglais parmi les régions non  anglophones du monde. À l’inverse, plusieurs pays d’Amérique latine présentent en moyenne  des niveaux intermédiaires à faibles. 

Ces écarts régionaux ne sont pas exprimés en pourcentages simples, mais l’ensemble des  rapports annuels indiquent de manière constante que la compétence en anglais reste plus  développée en Europe qu’en Amérique latine. 

Cette tendance, observée au fil des années, conditionne la capacité à publier, négocier ou  collaborer à l’international. La langue devient alors un capital symbolique, au sens de Pierre  Bourdieu, c’est-à-dire un instrument de distinction et de hiérarchisation.

Dans un second temps, le cadrage des mots a lui aussi son importance. Les mots ne se  contentent pas de décrire la réalité : ils la fabriquent. Il en va de même pour les relations  internationales. Cette logique se manifeste, par exemple, à travers l’emploi d’euphémismes.  Ainsi, la guerre n’est plus une « guerre » mais une « opération spéciale » selon la Russie  lorsqu’elle évoque l’invasion de l’Ukraine. 

Dans d’autres cas, un « bombardement » devient une « frappe ciblée » et une « politique de  surveillance » devient une « sécurité renforcée ». Les mots adoucissent ici la violence réelle :  ils neutralisent l’émotion, légitiment des actions contestables et servent d’outils de propagande. 

Cependant, ce cadrage des mots n’est pas un phénomène nouveau. Pendant la guerre du  Vietnam, les autorités américaines utilisaient le terme « pacification » pour désigner des  programmes censés stabiliser les zones rurales et renforcer le gouvernement vietnamien. En  pratique, ces opérations se traduisaient fréquemment par des actions militaires violentes,  notamment la destruction de villages et le déplacement de civils. 

Aujourd’hui, les communicants politiques ont perfectionné cet art de la reformulation. Il est  devenu un outil largement répandu. 

 

Enfin, le soft power linguistique, c’est aussi la traduction. En effet, nombreux sont les  traducteurs à l’expliquer : traduire, c’est trahir un peu. Comme pour l’orateur, chaque choix de  mot oriente la perception d’un texte. 

Par exemple, lorsqu’un traducteur traduit « developing countries » par « pays en voie de développement », il adopte une vision plus optimiste que s’il traduisait par « pays pauvres ». Ici, on voit  combien la nuance sémantique change la portée morale du discours. 

Ces choix sémantiques s’ajoutent, en outre, à la marge d’erreur possible. Prenons le cas de  l’Organisation des Nations unies : il y existe six langues officielles (l’anglais, le français,  l’espagnol, l’arabe, le russe et le chinois). Chaque discours doit être traduit en simultané, ce  qui représente non seulement un travail colossal, mais aussi un exercice risqué. 

Une simple nuance modale peut, par exemple, changer la portée d’une résolution. Ainsi, « must » et « should », qui correspondent à « doit » et « devrait » en français, apportent chacun une  nuance complètement différente aux propos énoncés. On comprend donc pourquoi un mauvais  usage de ces auxiliaires pourrait être fatal. 

Les traducteurs et interprètes diplomatiques ne sont donc pas de simples techniciens, mais  doivent être garants de la fidélité du sens. Une mauvaise traduction peut déclencher un incident  diplomatique, tout comme une bonne peut préserver la paix. 

En conclusion, la puissance d’un État s’affirme aussi par son influence lexicale. Celui qui fixe  le sens des mots oriente la pensée voir manipule. Ainsi, la pensée critique est indissociable de  la conscience linguistique.

Or, les relations internationales se résument elles aussi à traduire, écrire et interpréter : elles ne  sont donc jamais neutres. Du choix du vocabulaire de l’interlocuteur à l’interprétation du  lecteur, en passant par la traduction, tout est un acte politique. 

L’esprit critique trouve alors toute sa raison d’être. 

Sources :

– Joseph S. Nye, Soft Power: The Means to Success in World Politics, PublicAffairs,  2004. 

– EF Education First (2024), EF English Proficiency Index. 

– Victor Klemperer, LTI – La langue du IIIe Reich, 1947. 

– Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Fayard, 1982. 

https://www.un.org/fr/our-work/official-languages#:~:text=A%20l’ONU%2C%20il%20y,les%20travaux%20de%20l’Organisa tion. 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Edward_Sapir 

https://www.statista.com/statistics/266808/the-most-spoken-languages-worldwide/ https://citations.ouest-france.fr/citation-wendie-renard/motivation-travail performance-ca-144859.html

Photos : 

https://www.sarahlawrence.edu/news-events/news/2025-10-16-sarah-lawrence-college-remembers-enid-silver-ship-56,-former-chair-of-the-board-anc.html

Auteur/autrice

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *