Princesse Mononoké – un mythe écologiste ancré dans notre réalité

Aujourd’hui, les dangers climatiques causés par l’homme menacent gravement l’équilibre de notre planète. La déforestation détruit des écosystèmes entiers, le réchauffement climatique bouleverse les saisons et les climats, et de nombreuses espèces disparaissent à un rythme alarmant. Ces crises écologiques révèlent le conflit croissant entre le progrès humain, de plus en plus cher en énergie et à l’impact marqué, et la nature dans laquelle nous vivons, pourtant victime de nos agissements. 

Il y a deux mois, ma partenaire de L’Estribune Claire postait un article pour parler du Lorax, ce fervent défenseur de l’écologie aux yeux des États-Uniens. Dans l’histoire en question, le Lorax, un petit bonhomme orange à la moustache proéminente vivant dans la forêt, voit son écosystème ravagé par l’action humaine.  

Le Lorax joue un rôle important dans le public occidental : il a été créé par le Dr. Seuss pour sensibiliser les plus jeunes à la surexploitation de nos terres, et à l’impact que cette méthode possède sur l’environnement. Par-dessus toutes ses valeurs, il est surtout reconnu pour son pacifisme et son désir de convaincre les humains d’arrêter leurs activités pour retourner vers des méthodes plus vertes, en toute diplomatie. Alors que l’Occident a produit des figures comme le Lorax, le Japon développe une vision très différente de la relation entre l’homme et la nature.

Le Japon est une nation dont les mentalités ont grandi influencées par des légendes shinto ainsi que bouddhistes, par les valeurs qui en découlent, et ce dans un environnement dangereusement propice aux désastres naturels. C’est pourquoi, lorsque le sujet traite de nature, il semble improbable pour un Japonais de la considérer comme passive… La nature est colérique, si les hommes se rebellent contre son ordre millénaire, elle leur rendra la pareille. C’est le message que l’artiste de renom Hayao Miyazaki a voulu faire passer dans Princesse Mononoké, son huitième film au sein des studios Ghibli, paru en 1997.

Affiche officielle de Princesse Mononoké, réalisé par Hayao Miyazaki en 1997

Symboliquement situé durant l’ère Muromachi (1336-1573), un temps où le Japon connut pour la première fois une grande avancée industrielle, ce film prend racine dans l’univers culturel collectif japonais. Les divinités japonaises, appelées kami, ne vivent pas séparées de la vie humaine : elles font partie de la nature sur laquelle elles règnent, et sont censées vivre en symbiose avec les hommes. De même pour le bouddhisme, qui est une religion pratiquée depuis des centaines d’années au Japon, et qui ne fait pas de distinction entre l’homme et la nature. Contrairement à beaucoup de courants de pensée occidentaux, le bouddhisme nous représente comme élément de l’univers au même titre que n’importe quelle espèce. 

 

Dans Princesse Mononoké, les hommes font partie intégrante de cette nature qu’ils tentent de dominer, actes d’hubris qui ne restent pas impuni. Les premières scènes du film nous mettent dans le bain : une divinité de la forêt s’attaque au village d’Ashitaka, le héros de l’œuvre qui, après avoir défendu les siens de la bête, se retrouve maudit par une malédiction. Il découvre que le dieu s’en était pris au village pour se venger des Hommes, qui l’ont gravement blessé. Ashitaka est réduit à l’exil par son village, et condamné à chercher ce qui a causé la vendetta de l’animal en premier lieu pour ensuite trouver un remède à sa malédiction. 

 

Au fil de son voyage, Ashitaka rencontre deux forces conflictuelles : d’une part, il acquiert l’affection de San, nommée “Princesse Mononoké” par les hommes, une jeune humaine ayant été recueillie par des loups lorsqu’elle était enfant, et ne vivant que pour se venger de ces hommes qui détruisent la forêt à laquelle elle se dit appartenir. D’autre part, il est accueilli par Dame Eboshi, la dirigeante du village de l’acier, un village de lépreux et d’anciennes prostituées qu’elle a recueillis sous son aile et qu’elle protège. Elle convoite les richesses de la forêt pour la santé et la sécurité des habitants de son village. Ils sont en guerre avec un clan voisin, et ont donc besoin de ces minéraux pour se défendre de leurs ennemis. 

La vision présentée se révèle immédiatement non manichéenne, et surtout, tout sauf naïve : ni la forêt se battant pour sa défense, ni les Hommes se battant pour leurs prospérités, ne sont malintentionnés. S’ils agissent violemment, s’ils se détruisent l’un l’autre, ce n’est ni par désir de destruction ni même par ignorance, mais bien car ils en ont besoin pour leurs propres survies. Les hommes se développent dans un monde de plus en plus anthropocentrique, et n’ont plus besoin de ces divinités, si respectées qu’elles purent jadis être. De cette modernisation brutale, des problèmes modernes émergent, pour lesquels des solutions modernes s’imposent. La nature, elle, tente tant bien que mal de persévérer dans ce nouveau monde en devenir.

 

Cette tension croissante atteint son point culminant lorsque Dame Eboshi, accompagnée de nombreux mercenaires, décapite le dieu de la vie dans un dernier effort de contrôler le surnaturel. Le dieu de la vie, aussi appelé Shishigami, ou dieu cerf, est le garant de la vie sur Terre. Le tuer représente donc la clé pour dominer la forêt. 

Le corps mutilé du dieu entre alors dans un état de transe alors qu’il ravage l’entièreté du territoire à la recherche de sa tête dérobée. Dans les dernières scènes du film, Ashitaka et San réussissent à la lui rendre, mais il est trop tard : le dieu est déjà mort. Rendant son dernier souffle, celui-ci est apaisé, il épargne alors la vie de toute chose, et s’éteint silencieusement. Cela marque la fin de l’ère des dieux, et le début de l’ère moderne, de l’ère rationnelle, d’une ère dans laquelle les hommes, poussés par leurs convictions, perdent foi pour se reposer sur le concret. C’est une illustration claire de l’idée présentée par Frédéric Nietzsche dans son livre Ainsi parlait Zarathoustra, où il affirme que “Dieu est mort, nous l’avons tué”. L’arrivée de la science et des avancées technologiques rendrait, d’après lui, la religion désuète. Ce monde dans lequel Dieu est mort, sur lequel la fin de Princesse Mononoke donne, c’est le nôtre. 

 

Le film, bien que dur, se termine cependant sur une note optimiste. Même si le dieu de la vie est mort, ce qu’il représente, c’est-à-dire la vie elle-même, persiste. Les dernières scènes de ce film s’annoncent prophétiques. Les arbres poussent à nouveau alors que les Hommes comprennent la gravité de leurs actions, et s’engagent à essayer de respecter la nature pour qu’elle puisse les respecter en retour. Sans éthique imposée par la religion, l’humanité doit maintenant assumer les conséquences de ses actes seule, et agir de manière responsable envers l’environnement… Sans quoi, la nature finira bien par vivre sans elle. 

Impact et réactions dans le monde d’aujourd’hui :

Depuis le Sommet de la Terre de Rio en 1992, qui a posé les bases du développement durable, jusqu’au Protocole de Kyoto de 1997 visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, et aux COP annuelles qui tentent d’harmoniser les efforts climatiques, l’humanité cherche à corriger les dérives qu’elle a elle-même provoquées. La Polynésie française vient de créer la plus grande aire marine protégée au monde, tandis que la Chine cherche à devenir la garante des énergies renouvelables dans le monde, des décisions qui auront sans aucun doute un impact positif sur l’environnement. 

Pourtant, ces engagements peinent à produire des résultats durables partout. Le Japon en est un exemple révélateur : alors même que son héritage shinto prônait l’harmonie avec la nature, face à une croissance frappante durant la deuxième moitié du XXe siècle, suivie par une industrialisation exponentielle, les valeurs ancestrales ont été comme reléguées au second plan pour des bénéfices économiques. Aujourd’hui, malgré de nombreuses décisions prises pour réduire l’empreinte environnementale japonaise, de nombreux problèmes subsistent. Le pays a le deuxième plus haut niveau d’émissions de déchets plastiques par habitant, dont seulement 21% sont recyclés, et fait face à une pollution atmosphérique persistante et à une dégradation de ses forêts. Plus révélateur encore, le Japon demeure l’un des très rares pays à pratiquer la chasse commerciale à la baleine, malgré le statut d’espèce protégée de nombreux cétacés, démontrant un réel manque de respect de l’environnement.

Photo d’une chute d’eau dans la Vallée de Kikuchi, Japon

À l’échelle mondiale, ces contradictions sont d’autant plus préoccupantes lorsque des figures politiques majeures, comme Donald Trump, ont ouvertement nié la réalité du réchauffement climatique, affaiblissant les accords internationaux et légitimant l’inaction. 

Comme l’avait pressenti Miyazaki, la nature semble aujourd’hui exprimer son mécontentement face à l’humanité, et cette fois, c’est la planète entière qui est affectée : incendies incessants, inondations dues à la montée des eaux, fonte des glaces… Autant de blessures infligées par l’action humaine, que la Terre nous renvoie au centuple. Quel dommage, alors, d’avoir tué le dieu Cerf : désormais, nos erreurs ne pourront plus se réparer d’elles-mêmes.

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