La culture chinoise est probablement l’une des plus uniques au monde. Forte de plusieurs milliers d’années, elle a été très peu affectée par la mondialisation et l’influence des pays occidentaux. Sous l’influence de mouvements de pensée ancestraux comme le confucianisme, le bouddhisme et le taoïsme, la population chinoise a su conserver son modèle culturel, préservant ses valeurs et traditions tels que la famille, la hiérarchie, le respect des ancêtres, et enfin le Mianzi. Qu’est-ce que le Mianzi ? C’est un concept chinois sans traduction littéraire que cet article se propose de recontextualiser historiquement et culturellement.
Que signifie Mianzi ?
En réalité, Mianzi, en caractères chinois 面子, est souvent traduit de façon simple par le mot face, dans le sens de visage. Cependant, cette traduction est bien trop littérale et ne prend pas en compte la réelle utilisation du mot en Chine. Car son importance ne réside pas dans la définition physique de la face, mais dans sa conception sociétale. Ainsi, Mianzi se rattache à l’apparence, à la manière dont une personne est considérée par les autres. Chaque personne a une face, un masque social et une réputation à tenir pour ne pas être rejetée par la société.
Or, la notion de Mianzi dépasse la simple réputation ou l’égo. Son importance est bien plus profonde, et révèle énormément de choses sur les relations sociales en Chine. Chacun souhaite « garder la face », diu mianzi (丢面子), car c’est le seul moyen de s’intégrer et d’entretenir des relations avec les autres. Si l’on « perd la face », un isolement social est plus que probable.
L’origine du Mianzi se trouve dans les théories philosophiques de Confucius, père de la culture chinoise et de ses valeurs actuelles, comme la famille, le respect des anciens, l’honneur et l’entretien de bonnes relations avec autrui. Ces codes sociaux encadrent le fonctionnement de la société chinoise basée sur le respect mutuel et un climat d’équilibre entre les acteurs sociaux. Avec le temps, « garder la face » est devenu essentiel en Chine à tel point que cette notion constitue un enjeu majeur des interactions, une question de vie ou de mort sociale, une véritable monnaie symbolique déterminant la qualité et la possibilité même des relations entre les individus.
Cette notion fait évidemment écho au système de « crédits sociaux » et d’observation constante des citoyens comme le vivent aujourd’hui les chinois. La société se transforme en « arène » pour ses habitants, où se détermine la dignité le respect de chacun et qui peut entretenir des relations sociales avec qui. A l’instar des réseaux sociaux, les Chinois sont contraints en permanence à penser et modifier leur comportement, leur vocabulaire et leurs fréquentations. En public, le moindre petit incident peut vous faire « perdre la face ». La propagation extrêmement rapide des informations condamne au risque d’un isolement social assortie d’un rejet quasi immédiat.
Politesse ou hypocrisie ?
Considérant qu’aucun faux pas n’est acceptable, les Chinois adoptent un comportement particulier en public. Tout cri, toute critique, toute manifestation de refus ou de mécontentement est susceptible d’être mal interprété. Un « non » sec peut être perçu comme un affront pour quelqu’un qui vous propose quelque chose. En refusant de participer à une activité proposée par quelqu’un d’autre, vous l’insultez. C’est pourquoi chaque refus est « enrobé », toujours accompagné d’un compliment sur la proposition de la personne, afin de maintenir les apparences, même si les autres comprendront qu’il s’agit bien d’un « non ».
Un autre exemple très connu et représentatif de ce qu’est le Mianzi concerne le règlement de l’addition au restaurant. La coutume est simple et reste la même : celui qui invite paye l’addition, on ne partage pas. Cependant, les invités, même s’ils connaissent cette règle, vont toujours essayer de se « battre » afin de régler. Cette lutte pour l’addition n’est donc pas considérée comme un affront à celui qui paye, mais comme une marque de respect. Car même si la personne qui invite est celle qui est censée payer, les autres montrent leur reconnaissance en insistant pour régler. En revanche, si un hôte laisse un invité payer, il « perdra la face » car il aura manqué à son obligation.
Ces exemples, en Europe, seraient considérés comme de l’hypocrisie. On pourrait dire que les relations entre les personnes en Chine sont basées sur quelque chose de faux, des mensonges, face à l’honnêteté systématique et normale dans des pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou encore la Suède où les personnes ont besoin d’exprimer leurs pensées et critiques envers les autres de manière claire, sinon le message ne pourra pas être efficacement compris. Cependant, pour les Chinois, ceci n’est pas du tout considéré comme une pratique hypocrite mais comme une manière de conserver la bienséance. Cette doctrine pousse chacun à toujours chercher le compromis, le respect des autres, et à agir de manière louable dans la vie de tous les jours. Ceci se fait certes à cause d’une pression sociale, mais ce moyen permet aux Chinois de prendre sur eux et de trouver des solutions plaisantes pour les différents partis notamment dans des négociations.
Comment s’adapter lors d’un échange interculturel avec la Chine ?
Au vu de ces différences entre nos cultures occidentales et celle chinoise, il est évident qu’une adaptation est nécessaire pour un Européen visitant l’Empire du Milieu. Particulièrement dans le domaine économique où les relations et échanges entre les deux entités sont nombreux, les « gaffes » sont à éviter afin de conserver la coopération.
Dans une séance de négociations, plusieurs choses sont à éviter à tout prix au risque de faire échouer une opération entière.
Premièrement, même si les Chinois sont ouverts aux idées nouvelles, une confrontation directe des idées n’est pas la meilleure option. Tout avis tranché ou critique directe de l’argument de l’autre peut lui faire perdre la face. Cela le forcera, en cas de désaccord, à complètement éviter le sujet, voire à se retirer d’un contrat ou échange.
Ensuite, vouloir directement engager des négociations avec son interlocuteur peut être une erreur. En effet, l’établissement d’une relation de confiance entre deux personnes est nécessaire avant que ces dernières ne puissent discuter d’un accord et négocier. Connaître l’individu avec qui s’engage la négociation est primordial pour les Chinois. C’est pourquoi les négociations durent longtemps et nécessitent très souvent quelques repas d’affaires et autres activités partagées.
Enfin, afin de gagner cette confiance, il est souvent de coutume de mettre l’interlocuteur à l’aise, de le complimenter et de lui montrer du respect. La ponctualité est évidemment primordiale mais offrir un cadeau ou une invitation à un repas d’affaires sont des démarches qui peuvent potentiellement améliorer les relations commerciales tout en vous faisant gagner une meilleure réputation.
Mianzi est donc l’essence des statuts sociaux en Chine, structurant la manière dont la société s’articule, mais également dont les personnes entrent en relation les unes avec les autres. Si un « gain de face » peut propulser quelqu’un dans la société, sa perte est gage de honte absolue, si bien que la considération d’une personne comme membre de la société peut être remise en cause.
