Les médias d’un pays jouent un rôle important dans la mentalité de ses habitants. Cette déclaration devrait mettre tout le monde d’accord : tout comme un dessin animé éducatif peut accompagner un enfant dans son développement et lui inculquer de vertueuses valeurs, ils peuvent aussi être utilisés à des buts révolutionnaires, de propagande, ou simplement pour permettre à un pays de répandre son soft power.
C’est notamment le cas des Westerns, ce genre prenant source dans la deuxième partie du XIXe siècle dans ce qu’on appelait le Wild west. Extrêmement populaire au cinéma du XXe siècle, il a su bercer les générations en amont des nôtres de récits aventureux mettant en scène une Amérique romancée, qui mène des combats qu’elle jurerait justifiés.
Moi-même quelque peu amateur de westerns grâce à mon père, j’ai récemment regardé She Wore a Yellow Ribbon, célèbre film de 1949 réalisé par John Ford, mettant en scène la cavalerie des États-Unis menant une guerre de territoire avec les Sioux, peuple autochtone que le film décrit comme instigateurs du conflit.
Outre la magnifique cinématographie, la musique iconique et l’aspect nostalgique que dégagerait la simple mention de son nom à n’importe quel quinquagénaire américain, c’est cette représentation des peuples natifs américains qui capte aujourd’hui le plus l’attention.
Affiche du film « She Wore a Yellow Ribbon », 1949, John Ford (utilisation équitable)
Ils sont stéréotypés, indéniablement, mais c’est avant tout le rôle qu’ils jouent dans ce film comme dans la plupart des Westerns de cette époque qu’il faut prendre en considération : dans ces histoires, ces sont les ennemis, des obstacles à surmonter pour la prospérité des États-Unis, et ce rôle leur ayant été donné à leur insu les accompagnera pendant plus de temps qu’on ne pourrait l’imaginer.
Bien sûr, c’est dans la nature de chaque pays de se trouver des ennemis, car chaque histoire se doit d’avoir un antagoniste. Que ce soit les Anglais en guerre contre la France à l’époque de Jeanne d’Arc ou les Saxons tentant d’envahir la Grande Bretagne de la légende arthurienne, c’est dans la nature des hommes de s’unir contre l’adversité, ainsi naissent les nations.
Les États-Unis d’Amérique ne font pas exception à cette règle, à une différence près ; les autres mythes fondateurs semblent généralement partager une caractéristique : ils mettent en scène des envahisseurs empiétant sur le territoire des peuples concernés : les héros, à buts sympathisants, jouent le rôle de l’opprimé. Les natifs, eux, ne viennent pas d’ailleurs pour voler les terres aux pauvres occidentaux ; factuellement, ils étaient là avant.
Et furent-ils ou non hostiles, en quoi vouloir reprendre des terres qui leur ont été purement dérobées ferait d’eux des oppresseurs ?
Pourtant, c’est bien en héros que sont représentés les cowboys de l’ouest, et les amérindiens continentaux, en sauvages sans foi ni loi, pour qui l’apport de la culture américaine contemporaine est vu comme une grâce, un devoir, qui devra leur être, à leur insu, bénéfique.
C’est cette idée impérialiste qu’on appelle la manifest destiny (destinée manifeste), d’après laquelle l’expansion des valeurs républicaines américaines vers l’ouest était une mission divine à la fois indéniable et inévitable. Cette imagerie a nourri une légitimation de la conquête de l’Ouest, en effaçant la violence coloniale.
Ce film en est une représentation phare. Dès ses premiers instants, nous assistons à la réaction des personnages à ce qui est représenté comme un drame : le massacre des troupes de George Armstrong Custer lors de la bataille de Little Big Horn par les Sioux.
Les protagonistes pleurent la mort de Custer et se chargent du devoir de reprendre les territoires perdus durant l’affrontement. Nulle mention bien évidemment du traité de Fort Laramie (1868) garantissant en réalité aux Sioux et Cheyennes les Black Hills (dans le Dakota du Sud), perdues dans cet affrontement. Les colons américains et l’armée n’étaient donc en premier lieu pas censés pénétrer sur ces terres sans autorisation, mais les autorités américaines ont fermé les yeux à la découverte d’or sur les susmentionnés territoires.
Monument national de la tombe de Custer, sud-est du Montana
Le plus choquant dans cette histoire reste Custer. Longtemps représenté, comme ce fut le cas dans ce film, comme valeureux soldat martyr et symbole de bravoure, c’était en réalité un combattant impitoyable et sanguinaire, ayant commis des atrocités dignes d’être considérées commes massacres. Il est aujourd’hui communément accepté que Custer ne se contentait pas de seulement tuer les soldats natifs par milliers, mais s’en prenait aussi aux civils, aux enfants, et violait les femmes aux côtés de ses hommes, comme ce fut par exemple le cas lors de l’attaque surprise sur la rivière Washita en 1868.
Le théologien et auteur Sioux Vine Deloria Jr., est même allé jusqu’à qualifier Custer de l’ « Eichmann des plaines » dans une interview accordée au Los Angeles Times en 1996. Qu’un tel personnage reçoive ne serait-ce qu’un quart du culte que lui ont dédié les médias américains plusieurs décennies durant, aurait déjà été une insulte portant atteinte à l’entièreté des Sioux.
Et pourtant, ce n’est que durant la deuxième moitié du XXe siècle qu’il sera finalement reconnu à sa juste valeur.
Ce film ne fait pas non plus office d’exception sur ce point. Dans le même style, nous retrouvons des films aujourd’hui considérés comme des classiques du genre.
Dans Stagecoach (1939) du même auteur, les natifs apparaissent comme une horde menaçante attaquant les héros, sans individualité ni voix propre.
Dans The Last Frontier (Anthony Mann, 1955), les tribus sont réduites à un obstacle à la progression de la civilisation et des colons, tandis que dans They Died with Their Boots On (Raoul Walsh, 1941), George Armstrong Custer prend cette fois le rôle de personnage principal et central, et les Sioux celui d’adversaires anonymes à combattre.
Mais en soulevant ces problèmes, ce n’est pas la qualité cinématographique indéniable de ces films qui est remise en question, bien au contraire en réalité ; c’est précisément grâce à celle-ci qu’ils gagnèrent le statut de blockbuster, puis de blockbusters ils acquirent le titre de classiques, et imprégnèrent les mentalités de leurs messages erronés au même titre que la plupart des médias de cette époque mettant en scène des situations de ce genre. Et de fils en aiguille, ils créèrent une génération entière d’innocents écoliers s’amusant à jouer aux gentils cowboys et aux méchants indiens dans la cour de récréation.
Une fois la pierre lancée, il devient difficile de l’arrêter : les valeurs que l’on absorbe enfant sont les plus dures à démanteler. C’est probablement pourquoi il faudra réellement attendre les années 1970 et l’émergence du mouvement Red Power pour que les natifs obtiennent enfin le droit de décider la manière dont ils sont représentés dans les musées, puis les années 1990 pour que la Native American Graves Protection and Repatriation Act (NAGPRA) oblige les musées à restituer leurs objets sacrés aux tribus. Ces mouvements sociaux sont par ailleurs accompagnés d’un changement critique observable au niveau des mentalités ; certains Westerns, comme par exemple Dances with Wolves (Kevin Costner, 1990) se mettent à présenter les peuples autochtones – ici les Lakotas – comme possédant une culture digne et complexe, tout en critiquant la violence de la conquête. Un pas en avant semblait enfin avoir été réalisé par la population maintenant sensibilisée à un point de vue différent… Jusqu’à cette année, ou tous ces progrès s’envolèrent en un discours.
Depuis son investiture, Donald Trump n’a pas manqué de marquer les esprits au fer rouge de ses actions clivantes : l’une d’entre elles étant de tout faire pour restaurer une Amérique passée, colonialiste et suprémaciste – une Amérique révolue – qu’il décrit comme oh so great. Son décret ‘la vérité et la raison dans l’histoire américaine’ du 28 mars 2025 donne pour mission de retirer les « idéologies impropres, divisives ou anti-américaines » des musées Smithsonian, y compris des espaces comme le National Museum of the American Indian. Les raisons de cette censure ? Ces musées représenteraient les accomplissements et les principes de son pays sous un mauvais jour. Il semblerait donc que pour beaucoup, l’image erronée véhiculée par les vieux médias américains reste ancrée, et qu’il faudrait bien plus que de simples musées pour sortir certains d’une cour de récréation qu’ils continuent de voir dans le monde d’aujourd’hui.
SOURCES
- La légende arthurienne, 17 janvier 2023, histoire pour tous, https://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/4116-la-legende-du-roi-arthur-le-cycle-arthurien.html
- George Armstrong Custer: Between Myth and Reality, 6 décembre 2006, hystorynet.com, https://www.historynet.com/george-armstrong-custer-between-myth-and-reality/
- Donald Trump veut prendre le contrôle d’institutions culturelles pour restaurer la « vérité dans l’histoire américaine », 28 mars 2025, le Monde, https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/28/donald-trump-veut-prendre-le-controle-d-institutions-culturelles-pour-restaurer-la-verite-dans-l-histoire-americaine_6587248_3210.html
- Donald Trump veut « rétablir la vérité dans l’histoire américaine », attaque inédite contre des musées | France Culture, 28 mars 2025, France Culture, https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-revue-de-presse-internationale/la-revue-de-presse-internationale-emission-du-vendredi-28-mars-2025-7111088
- How Did Depictions of Native Americans Change in 1950s Westerns? | Freeze Dried Movies, freeze dried movies, https://freezedriedmovies.com/how-did-depictions-of-native-americans-change-in-1950s-westerns/
- John Ford’s SHE WORE A YELLOW RIBBON – Outspoken & Freckled, 22 septembre 2023, Outspoken & Freckled, https://kelleepratt.com/2023/09/22/john-fords-she-wore-a-yellow-ribbon/
- Patricia Ward Biederman, « Symposium Will Take a Closer Look at Custer, » Los Angeles Times, le 8 aout 1996.
- Nathaniel Philbrick, The Last Stand: Custer, Sitting Bull, and the Battle of Little Bighorn (New York: Viking, 2010).
