Qui ne connaît pas Star Wars ? Aujourd’hui, cette œuvre est considérée comme un monument cinématographique mondial. Avec le temps, la franchise a su s’épanouir dans presque tous les types de médias traditionnels : si vous cherchez dans le rayon des romans, des bandes dessinées, des jeux vidéo, des séries et des films d’animation, soyez assurés que Star Wars y sera. Elle occupe même une place centrale dans les parcs Disneyland à travers le monde !
En réalité, ce n’est qu’en 2012, quand la franchise est rachetée par The Walt Disney Company, que Star Wars explose en une multitude de productions dérivées.
Depuis lors, certains spectateurs reprochent à Disney d’avoir rendu Star Wars trop politique, voire « woke »… Or, Star Wars a toujours été engagé, à l’époque peut-être même plus qu’aujourd’hui. Si l’intention première de George Lucas, le créateur de l’univers, était évidemment de divertir, nourri par son amour pour la mythologie et la science-fiction, il souhaitait également faire passer un message. La saga s’inscrit pleinement dans le contexte politique et culturel des années 1970.
Une critique de la guerre et de l'impérialisme
Dès le premier film, la dimension politique est manifeste. L’Empire galactique est une dictature militaire dont l’esthétique s’inspire explicitement des régimes totalitaires européens du XXe siècle, notamment de l’Allemagne nazie. Le personnage de Darth Vader (francisé en Dark Vador) arbore un casque rappelant ceux de l’armée allemande. Les stormtroopers empruntent leur nom aux troupes de choc allemandes de la Première Guerre mondiale, tandis que les uniformes des officiers impériaux évoquent ceux de l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Par ailleurs, le design sonore des TIE fighters rappelle volontairement le bruit des avions de chasse allemands.
Et ceci n’est pas une coïncidence. Voyez-vous, George Lucas est un grand pacifiste assumé.
Dans les années 1980, le président américain Ronald Reagan lance un ambitieux programme de défense antimissile officiellement appelé Strategic Defense Initiative (SDI). Rapidement, la presse le surnomme « Star Wars », en référence au bouclier spatial imaginé par la saga. George Lucas réagit avec colère à cette appropriation politique du nom de son œuvre pour un projet d’une telle violence, et engage des poursuites pour atteinte à sa marque. L’affaire est finalement rejetée, mais cet épisode est un exemple type de ce que représente, pour George Lucas, la franchise : une critique ouverte de la guerre, de l’impérialisme américain et de sa belligérance.
Ce que bien des fans actuels refusent de comprendre, c’est que la critique de la guerre transmise par ces films s’inscrit dans un contexte précis : celui de la guerre du Vietnam. George Lucas a toujours été clair sur un point : il était un fervent critique de l’intervention états-unienne au Vietnam, si bien que, comme attesté dans le livre The Making of Return of the Jedi, Lucas est cité dans une interview datant de 1981 dans laquelle il aurait clairement fait part de ses opinions politiques à la presse. Lorsqu’on lui a demandé si Palpatine était un Jedi, il a répondu : « Non, c’était un politicien. Il s’appelait Richard M. Nixon. Il a renversé le Sénat, a fini par prendre le pouvoir et est devenu un empereur, et il était vraiment maléfique. Mais il faisait semblant d’être quelqu’un de gentil. »
George Lucas ne s’est en réalité jamais caché de ses avis arrêtés sur la question. Comme il en a souvent fait part, les rebelles de ses histoires n’étaient pas n’importe qui : ils étaient les Viet Cong se rebellant contre les envahisseurs américains les privant de leur souveraineté. D’ailleurs, c’est un point qu’il tenait particulièrement à exploiter dans Le retour du Jedi, son troisième et dernier opus pour les vingt ans à venir. Dans la conclusion de sa franchise, il montre l’Empire galactique, aussi organisé et avancé technologiquement qu’il l’était, anéanti par les Ewoks, un peuple originaire d’une planète à la nature proliférante envahie par cet Empire. Le décor de cette planète, Endor, n’est évidemment pas sans rappeler celui du Vietnam, victime d’un scénario similaire.
Si l’on veut aller encore plus loin, Lucas affirme que l’histoire même de Star Wars avait été inspirée par la présidence de Nixon, en mettant particulièrement l’accent sur la manière dont les démocraties peuvent se transformer en dictatures. Il conçoit donc l’Empire comme une mise en garde contre les dérives autoritaires liées au populisme. Cette réflexion sera encore plus explicite dans la prélogie, qui montre comment une République peut basculer légalement vers l’Empire.
La sortie de la prélogie
Seize ans après son dernier film dans la saga, George Lucas, sentant que la technologie a évolué assez loin pour lui permettre de raconter l’histoire qu’il désire, reprend donc le rôle de réalisateur et décide de conclure sa saga… Par son début. La trilogie de préquelles qu’il sort de 1999 à 2005 raconte alors la manière dont Dark Vador bascule du côté obscur.
Les films déplaisent aux fans. Ils les incendient pour des raisons diverses, entre autres le fait que les dialogues sont mal écrits ou que les effets numériques sont trop présents… Mais étonnamment, une critique semble revenir encore et encore : les films seraient devenus « trop politiques ». Effectivement, ceux-ci sont ponctués de longues séquences voyant les personnages échanger sur la gouvernance du Sénat, sur la corruption de la république actuelle, et sur des sujets rappelant l’actualité de l’époque. Les personnages reflètent très peu subtilement des personnalités politiques de l’époque, comme le vicieux vice-roi Nute Gunray, dont le nom évoque suspicieusement à la fois Ronald Reagan et Newt Gingrich.
Plus encore, l’essence même du film fait écho aux dictatures de tous temps. Dans les films, le Sénateur Palpatine, s’étant octroyé des pouvoirs exceptionnels excusés par la guerre qu’il a lui-même causée et qu’il conserve bien au delà de son mandat, nomme comme boucs émissaires les jedis, qu’il juge responsables des problèmes de sa République. Il place ses propres hommes aux fonctions d’Etats, s’assurant un règne sans opposition, et berne la population avec des promesses de sécurité. Les inspirations que Lucas cite derrière Palpatine sont, entre autres, Jules César, Napoléon Bonaparte, Adolf Hitler… Et nul autre que Nixon lui-même. Encore aujourd’hui, ce sujet reste tristement d’actualité. Des hommes comme Benjamin Netanyahu désigne l’entièreté de l’état palestinien comme terroriste, Donald Trump nomme ses proches aux fonctions politiques américaines, Vladimir Poutine justifie son autorité par l’insécurité actuelle de la Russie. Toutes ces dérives de la démocratie, Lucas les a sévèrement critiquées dans son œuvre… Peut-être malheureusement trop tôt pour être réellement apprécié du grand public.
Le rachat par Disney
George Lucas avec Kathleen Kennedy, à qui il lègue le titre de présidente de Lucasfilm en 2012. Photo prise à Los Angeles en 2012
Face à cette vague de négativité, George Lucas sent que sa vision ne correspond plus à celle de ses fans de la première heure, et fait donc la décision en 2012 de vendre les droits de son univers à Disney, qui publie alors en l’espace de dix ans, cinq nouveaux films et 13 séries, la plupart ayant reçu des critiques plus que mitigées. Parmi elles, on retrouve toujours celle de la politisation d’une franchise que bien des spectateurs ont appris à aimer sans comprendre.
Mais peut-être que le problème est tout autre : il est en effet légitime de critiquer le rythme et le style de l’écriture des préquelles, à cause de quoi les messages sont transmis maladroitement. Plus encore, il est probablement nécessaire de relever le manque de direction concernant la postlogie : chaque film a été réalisé par des personnes différentes, aux idées parfois contradictoires et souvent imposées à des fins commerciales par la quasi-mégacorporation qu’est Disney. D’une certaine manière, on pourrait dire que Star Wars s’est fait absorber par un empire à part entière. Et depuis, les histoires se voient au contraire beaucoup plus sécuritaires. Les films se veulent plus inclusifs, comme Disney se sent obligé de faire suite à de nombreuses accusations portées sur son nom — ces décisions ont d’ailleurs suscité les foudres des plus conservateurs – mais on ne les aperçoit plus tacler la politique du monde moderne ; cela ne serait pas vendeur.
Voilà donc pourquoi dire que Star Wars serait tout d’un coup devenu « politique » revient à ignorer son ADN. La réception contemporaine de la saga révèle peut-être moins une transformation de l’œuvre qu’une évolution du regard porté sur elle. En réalité, le rejet des valeurs politiques portées par la franchise est ce qui a mené à la disparition de celles-ci à un moment où elles seraient peut-être plus utiles.
Sources :
https://youtu.be/Nxl3IoHKQ8c?si=WxXcree1uggsumn1
https://www.history.com/articles/the-real-history-that-inspired-star-wars
https://medium.com/the-masterpiece/the-political-thought-of-the-star-wars-prequels-713bd1646c53
https://medium.com/the-masterpiece/the-political-thought-of-the-star-wars-prequels-713bd1646c53
https://www.gov.il/en/pages/spoke-pm210925
https://time.com/4975813/star-wars-politics-watergate-george-lucas/
