Apapachar – Preuve d’un enrichissement linguistique amené par le contact interculturel

Le Mexique est un pays dont l’histoire est aussi complexe que riche, au vu des nombreuses périodes de son passé influencé par des acteurs différents les uns des autres : Olmèques, Zapotèques, Mixtèques, Aztèques, Mayas, puis Espagnols, mais aussi Français et Autrichiens. Chacun a longtemps régné sur le pays, contribuant au façonnage de la culture mexicaine comme nous la connaissons aujourd’hui. Malgré l’influence considérable de son voisin américain, le Mexique conserve une forte identité propre, s’affirmant d’autant plus à travers la volonté de continuation des diverses traditions, cultures, langues et ethnies.

Parmi ces diverses langues préhispaniques, le Nahuatl est aujourd’hui une des plus parlées, avec plus d’un million de locuteurs. Il s’agit de la langue utilisée au sein de l’Empire Aztèque avant la Conquête Espagnole, soit jusqu’en 1521. Des mots sont aussi présents en français comme tomate, cacao ou encore coyote dont ils tiennent leur origine. Bien sûr, d’autres mots n’ont pas été réutilisés comme tels, mais bien modifiés ou encore « hispanisés », à l’instar des mots français vers l’anglais après l’invasion de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant. Et entre tous les mots de la langue espagnole parlée au Mexique issus du Nahuatl, je vais aujourd’hui m’intéresser à un en particulier, Apapachar. Si j’ai choisi ce mot précis, c’est car il m’a été enseigné par mes amis et collègues mexicains lorsque j’étais à Puebla pour un stage, et c’est un mot qui m’a particulièrement intrigué.

Accordons maintenant de l’importance à la signification de ce mot, en regardant celle donnée par les Aztèques avant qu’il ne soit repris par les Espagnols. Avant apapachar, qui est un verbe, on avait apapachoa, lui-même issu de papachoa, signifiant « pétrir, masser ou tripoter avec tendresse ». Si apapachoa n’a pas forcément une dimension qui transcende le physique, le verbe en espagnol qui en a découlé, lui, est bien plus profond. Apapachar, c’est caresser avec l’âme, accorder une attention affectueuse particulière à quelqu’un d’autre. Quand une personne apapache une autre, elle se met à nu émotionnellement devant elle, et incite cette autre personne à faire de même. Le mot français le plus proche serait câliner ou cajoler. Mais cette traduction ferait perdre énormément de sens au mot nahuatl, tant l’accent est mis sur le soutien inconditionnel et puissant d’apapacho. Plus qu’un geste, c’est un moment partagé, durant lequel on laisse ses émotions s’échapper et on fait disparaître ses inquiétudes. C’est une sensation que tout le monde arrive à imaginer, particulièrement liée à la famille, les parents et frères et sœurs. En effet, après des moments de troubles, il y a toujours un endroit où l’on se sent protégé et assez en confiance pour s’ouvrir émotionnellement, et les Aztèques l’avaient bien compris en le désignant d’apapacho. Encore un mot sentimental, vous me direz ! Mais que ces mots sont importants, au vu du cercle vicieux de la haine qui émerge parmi nos sociétés…

Connu aujourd’hui en dehors du Mexique, le mot traité dans cet article est considéré comme l’un des plus beaux de la langue espagnole. Pourtant, il ne trouve pas ses racines chez Cervantes mais bien chez les peuples préhispaniques, dont la culture a longtemps été effacée par les Conquistadors. Malheureusement, ces cultures préhispaniques restent encore trop méconnues, même au Mexique, et toujours attachées à des « stéréotypes », des mythes et des histoires. C’est pourquoi, depuis quelques années, des efforts sont faits au sein du pays afin de revaloriser ces cultures antiques, même s’ils ne sont peut-être pas encore suffisants. Le Musée Anthropologique de la Ville de Mexico est un exemple particulièrement fort de cette politique de revalorisation. Il conte les histoires du Mexique avant et après la conquête, et met l’accent sur l’origine bien précise de toutes les histoires racontées sur cette période. Sa collection impressionnante et la manière dont elle est présentée sont la preuve d’un excellent travail historique et anthropologique, adapté à tous types de publics.

La cour centrale du Musée Anthropologique de México

Le nahuatl, comme bien d’autres langues, est de plus en plus enseigné à l’école et à l’université. Cette langue fait l’objet de nombreuses études, et son apprentissage est valorisé par les instances gouvernementales à travers des bourses d’études allouées aux populations « indigènes » encore bien présentes au Mexique et locutrices du Nahuatl parmi bien d’autres exemples.

Restaurer l’histoire antique du Mexique, c’est valoriser la richesse d’une civilisation des peuples premiers. C’est montrer que le pays ne doit pas tout à l’invasion espagnole. Ces questions divisent de plus en plus la population mexicaine. Le gouvernement espagnol doit-il formuler des excuses en plus des réparations pour ses crimes de masse commis sur le sol mexicain ? Doit-on au contraire ne prendre en compte que la culture hispanique et catholique ayant donné sa langue et sa religion principale aux habitants mexicains ?

En réalité, je pense qu’il faut ici faire preuve de relativisme. Car, comme je l’ai dit au début de cet article, le Mexique ce n’est pas une culture mais des dizaines mélangées en une seule, dont l’impact a été sur la cuisine, l’histoire, la religion, les coutumes et, bien évidemment, la langue. Entre tous les discours voulant écarter une influence et en protéger une autre, il me semble qu’il faut apprécier la richesse de ce mélange et profiter de toutes ces composantes. Il est important de valoriser chaque impact positif survenu grâce à l’intervention d’une culture, et de dénoncer les actions négatives de ces cultures, afin d’en ressortir avec à la fois un bagage culturel pluriel et des leçons importantes. Ainsi, c’est de cette façon que l’unité culturelle du peuple sera atteinte, et que la beauté des mélanges comme Apapachar, sera réellement prise en compte.

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