Le 11 septembre 2001, deux avions détournés par le groupe terroriste Al-Qaïda viennent s’écraser dans les tours jumelles de New York. Cet événement marque un tournant majeur dans l’histoire contemporaine : un changement de paradigme d’une violence inédite, qui a traumatisé toute une génération.
Dans ce climat de terreur et de paranoïa, l’administration de George W. Bush adopte des mesures drastiques et inaugure une nouvelle ère de « guerre contre le terrorisme », où les frontières entre sécurité nationale et droits humains se brouillent dangereusement.
C’est dans cette logique qu’est créé en 2002 le centre de détention de Guantánamo Bay, l’une des réponses les plus controversées de la présidence Bush. Située sur le territoire cubain, cette prison devient rapidement un symbole de l’ère post-11 septembre : un lieu où la détention sans procès et les pratiques de torture suscitent de vifs débats sur la légitimité des méthodes employées au nom de la sécurité nationale.
Et si, suite à ces sinistres paroles, je vous parlais de Ben 10 ? Ce dessin animé que l’on ne présente plus, tant il est aimé de notre génération. Vous trouveriez probablement ça inapproprié, puéril. Peut-être même déplacé. Et pourtant… Malgré sa nature enfantine, c’est un dessin animé qui sait traiter de sujets engagés quand l’heure s’y prête.
Affiche promotionnelle officielle de la série Ben 10 (2005), Cartoon Network Studios
Ben 10 raconte l’histoire d’un jeune garçon de dix ans, Ben Tennyson, qui, au cours d’un road trip estival avec son grand-père et sa cousine, tombe nez-à-nez avec une montre à la technologie extraterrestre tout droit tombée du ciel. En l’enfilant, il acquiert la capacité de se transformer en dix aliens, chacun doté de pouvoirs et d’aptitudes particulières. Et avec cette découverte vient une réalisation qu’il accepte avec beaucoup d’enthousiasme : bien que cachés du grand public, les aliens existent bel et bien, un fait que certaines personnes refusent d’admettre, comme c’est le cas dans l’épisode dont nous allons parler aujourd’hui.
L’épisode en question traite de la disparition de la zone 51 à la suite d’un événement fictif propre au monde de la série. En y menant l’enquête, nos héros font une découverte des plus choquantes : la zone 51 n’est pas qu’une simple base militaire : c’est une prison massive pour aliens, tous secrètement détenus dans des conditions déplorables, sans aucun accord des autorités interplanétaires. Leur choc est rapidement surpassé par une révélation encore plus pressante : l’un de ces 775 prisonniers s’est échappé.
Cet évadé est un ‘Merlinisapien’, un extraterrestre à la forme de caméléon dont la planète d’origine est gouvernée par un dictateur avide de pouvoir. Notre alien en était la première victime ; sur sa planète d’origine, il faisait partie d’un groupe de révolutionnaires luttant contre l’oppression… une appartenance politique qui lui valut l’exil sur Terre, puis son arrestation par les forces américaines. Enfermé, il expliqua des dizaines de fois les raisons de sa présence sur Terre et assura qu’il ne représentait aucun danger, en vain. Cinquante années passèrent sans que sa situation ne soit réévaluée. Cinquante années durant lesquelles, sur sa planète d’origine, des mesures furent prises pour réprimer la rébellion. Cinquante années durant lesquelles sa femme et ses enfants furent tués.
N’ayant plus aucune raison de vivre, le prisonnier entreprit de se venger de l’homme qui lui avait tout pris, avant d’abandonner sa quête de vengeance et de s’effondrer, dévasté.
« Fais-le, achève-moi ! Laisse-moi rejoindre ma famille… Je t’en prie, fais-le. Je n’ai plus rien. »
Naturellement, cet épisode n’a laissé aucun téléspectateur indifférent.
La prison de Guantánamo Bay a, pour sa part, été créée par les États-Unis en janvier 2002 pour détenir les personnes considérées comme des « combattants ennemis » dans le cadre de la guerre contre le terrorisme. Les premiers détenus y sont transférés le 11 janvier 2002. On estime aujourd’hui qu’entre 775 et 780 hommes y ont été enfermés, sans qu’aucun ne soit jamais passé en jugement.
Vue aérienne de la base navale américaine de Guantanamo Bay, Cuba
L’administration Bush affirmait ne pas être tenue d’accorder aux prisonniers la protection de la Constitution américaine, sous prétexte que la prison se trouvait en territoire étranger. Les détenus ne bénéficiaient pas non plus des protections imposées par les Conventions de Genève, car celles-ci ne mentionnent que les « prisonniers de guerre » ; l’administration choisit de classer les captifs comme « combattants ennemis illégaux ». En d’autres termes, en jouant sur les subtilités juridiques, les États-Unis s’octroyèrent carte blanche pour le traitement réservé à des hommes dont ils ne connaissaient souvent ni les antécédents ni la culpabilité.
Parmi les tortures utilisées, les témoignages d’anciens détenus font état de violences physiques et sexuelles, de privation de sommeil durant des périodes alarmantes, de privation de nourriture ou, au contraire, de gavages forcés. De tels traitements, aujourd’hui unanimement condamnés par le droit international, furent dénoncés par l’ONU, la Croix-Rouge internationale, Amnesty International et bien d’autres.
Dwayne McDuffie, l’un des principaux scénaristes de Ben 10, fut profondément indigné par le traitement réservé aux prisonniers de Guantánamo. C’est donc avec beaucoup d’ambition qu’il écrivit cet épisode, au mépris des directives des diffuseurs (en l’occurrence, la chaîne Cartoon Network) qui demandaient un contenu adapté à un jeune public. McDuffie savait que pour faire changer les choses, il ne fallait pas seulement faire appel aux adultes, mais aussi sensibiliser les plus jeunes. Les enfants comprennent souvent bien plus qu’on ne l’imagine. Il évita le scandale en transformant Guantánamo en centre de détention pour aliens dans un monde imaginaire, mais le message passa, et l’allusion ne passa pas au-dessus de la tête des personnes visées.
Cela a-t-il marché ?
Aujourd’hui, la prison de Guantánamo Bay a vu la plupart de ses détenus être relâchés ou transférés, mais quinze hommes y sont encore incarcérés en janvier 2025. On pourrait y voir une sorte d’amélioration par rapport aux heures les plus sombres qui ont suivi son inauguration, mais l’incapacité des responsables politiques à faire fermer définitivement le site demeure préoccupante. En effet, au cours de ses deux mandats, l’ancien président Barack Obama a ordonné à plusieurs reprises la fermeture du camp, mais le Congrès s’y est opposé au nom de la sécurité nationale. Plus inquiétant encore, d’importantes décisions représentant pour beaucoup un pas en arrière ont récemment été prises.
En 2018, le président Donald Trump a signé un ordre exécutif maintenant le camp de détention ouvert pour une durée indéterminée. Puis, en janvier 2025, il a approuvé un mémorandum visant à étendre le Guantánamo Migrant Operations Center, prévu pour accueillir jusqu’à 300 000 migrants détenus. Cette nouvelle structure, distincte de la prison militaire, fait beaucoup parler d’elle : il ne s’agit à présent plus d’enfermer des potentiels terroristes, mais des migrants, des ‘aliens’ dans la société états-unienne, dans les vestiges encore utilisés d’un centre de torture. Outre la légalité discutable de cette décision, comme soulevé par de nombreux agents interétatiques, le message envoyé n’est pas des plus pacifiques.
La fiction de McDuffie dénonçait déjà les dérives de son époque ; tristement, la réalité actuelle semble continuer de lui donner raison.
