Illustration par Emilie Tordo
Bien évidemment, un grand nombre d’entre vous répondront : celle d’un vampire… et plus précisément, de Dracula. La page Wikipedia de la transylvanie, région de la Roumanie, elle-même en fait mention dans le dernier paragraphe de son introduction ; les deux termes sont aujourd’hui devenus indissociables l’un de l’autre.
Mais pourquoi est-ce le cas ?
En comparaison, une grande partie de l’histoire de Frankenstein se déroule en en Suisse et en Allemagne ; là-bas, un château porte même son nom. Pourtant, Frankenstein est loin d’avoir eu un impact aussi définitif dans sa région natale que son confrère héliophobe.
Les raisons sont multiples, mais l’une d’entre elles, si ce n’est la plus importante, se cache dans l’histoire du personnage en question. Car oui, Dracula a bel et bien existé. Et aujourd’hui encore, la terre transylvaine semble marquée par le fer rouge sang de son passage.
Voici donc comment la cruauté sans fin d’un seul homme a su réécrire l’histoire.
Vlad III Basarab, dit Vlad Țepeș (« l’Empaleur »), naît en 1431 en Transylvanie. Il est le fils de Vlad II Dracul (titre qu’il détient de par son appartenance à l’Ordre du Dragon), souverain de Valachie, qui l’envoie dès son plus jeune âge en otage chez les Ottomans pour prouver la loyauté de leur nation envers l’empire. Durant ces années de captivité, Vlad aurait développé une profonde haine pour les Ottomans. Âgé de seize ans à peine, il s’échappe et revendique le trône vacant de son défunt père, amorçant une vie marquée par la vengeance et la brutalité.
Devenu Voïvode (gouverneur de guerre) de Valachie à plusieurs reprises entre 1448 et 1476, Vlad impose son autorité par la terreur. Sa méthode d’exécution favorite, l’empalement, consistait à enfoncer un pieu dans le corps de sa victime jusqu’à ce qu’il ressorte par la bouche ou la poitrine — un supplice aussi long qu’atroce. Il affectionnait aussi les attaques nocturnes, surprenant ses ennemis dans l’ombre. Cette cruauté forgea sa sinistre renommée : on racontait qu’il dînait parmi les cadavres empalés, et qu’il faisait exécuter ceux de ses sujets qui osaient détourner le regard. Si nombre de ces récits furent exagérés par ses adversaires politiques tout autant que par lui-même, dans l’optique de dissuader quiconque aurait été tenté d’envahir son royaume, il est certain que même des témoins réputés neutres, comme Niccolò Modrussiense (légat papal dans la région), attestèrent de sa brutalité hors du commun.
Une estimation moderne montre que Dracula, durant son règne, aurait fait empaler plus de 80 000 hommes, qu’ils eurent été Ottomans, boyards rebelles ou simples voleurs. Un épisode majeur de sa guerre contre l’islam raconte comment le Sultan ottoman Mehmed II et son armée, en arrivant sur la capitale, furent accueillis par un spectacle si macabre qu’ils rebroussèrent chemin immédiatement. Devant eux se dressait une ville fantôme peuplée uniquement des cadavres de 20 000 musulmans empalés sur des pieux. Quiconque s’y serait arrêté aurait été pris de nausée, ou par la peur d’attraper des maladies.
En 1462, trahi par le roi de Hongrie, craignant son influence et ses méthodes, Vlad est fait capturer et emprisonner. Il n’est libéré que treize longues années plus tard, pour mener à nouveau la guerre contre l’Islam, devenue dangereuse même pour la Hongrie. Mais son règne fut de courte durée… Dracula aurait été tué lors d’une attaque ottomane contre la Valachie. D’autres suggèrent qu’il aurait été trahi et assassiné par des nobles valaques. Étrangement, la date et les circonstances de la mort de Dracula restent un mystère.
Les actes de ce personnage lui réservèrent inéluctablement une place dans la postériorité. Il est facile de voir pourquoi il a inspiré l’imaginaire collectif. C’était un empaleur impitoyable, qui plus est transmetteur de maladies, n’attaquant que la nuit et dont la mort ne fut jamais confirmée… et pour couronner le tout, il était apparemment moche comme un pou ! Il y a de quoi fantasmer, tant il donnait de raisons de frémir à ses ennemis. Et des ennemis, il semblait savoir s’en faire ! De l’actuelle Turquie à la Russie, les légendes et œuvres littéraires concernant cet homme traversaient les frontières et affluaient tel le sang qu’il faisait couler, et ce même bien après sa mort.
En réalité, l’existence de Vlad concordait avec le développement et la popularisation de l’imprimerie amovible, rendant les témoignages le concernant beaucoup plus accessibles. Dracula est donc aujourd’hui comme il le fut il y a des centaines d’années de cela, l’objet de nombreux best sellers littéraires et cinématographiques… Certains disant même qu’il est à l’origine des tous premiers best sellers de l’histoire.
Par exemple, Le Récit du voïvode Dracula (Skazanie o Drakule voevode), un ensemble de manuscrits russes, répandent l’image guerrière de Dracula, ses atrocités tout autant que ses exploits héroïques. En contraste, L’Ange massacreur de Transylvanie (Siebenbürgischer Würg-Engel) publié par Matthias Miles au XVIIe siècle, une réécriture baroque de la cruauté de Vlad, le représente comme « un homme possédé par le diable » et lui confère une dimension surnaturelle. Les œuvres continueront à être publiées fréquemment à son égard, le transformant au fil du temps non plus en une source de crainte et de fantasmes, mais en personnage historique appartenant à une époque révolue dont on a su se détacher. Le rapport historique anglais An Account of the Principalities of Wallachia and Moldavia écrit par William Wilkinson en 1820, ainsi que le livre consulté par Bram Stoker lui-même pour son roman, ne le mentionne que d’après son rôle politique factuel.
C’est dans ce contexte qu’a été écrit Dracula. Alors que le mythe de Vlad l’empaleur était devenu banalité historique vouée à l’oubli, Bram Stoker le déterra de sa tombe, et répandit une fois de plus sa terreur dans une société qui n’est, aujourd’hui encore, pas prête de l’oublier. Le livre devient un classique incontestable dès sa publication en 1897. Trente ans plus tard, il devient une icône du cinéma avec la sortie de son premier film en 1931, en devenant le premier des nombreux monstres adaptés à l’écran par Universal Pictures… Mais jamais il ne quittera le grand écran. À la date de parution de cet article, il existe plus de 80 films mettant en scène le vampire dans des scénarios divers et variés. Depuis les années trente, ça fait presque un film par an !
De monstre repoussant, il devient charmeur envoûtant aux allures ténébreuses, de cruel souverain, il devient victime d’une romance tragique, de figure de proue de l’horreur, il devient héros comique de dessin animé. Tantôt affrontant Batman et Zorro, tantôt tournant dans un western aux côtés de Bonnie and Clyde, il finira même star du X. Après tout, il fait maintenant partie du domaine public, ce qui permet à tout artiste d’utiliser son nom comme bon lui semble. Et cette visibilité rend sa renommée inévitable ; que ce soit aujourd’hui, il y a 70 ans ou il y a 500 ans, il semble plus difficile de trouver quelqu’un ne le connaissant pas que l’inverse.
En d’autres termes, il semblerait que le fantôme de Vlad n’a pas fini de hanter la Transylvanie, pour le meilleur ou pour le pire. Que votre région natale soit associée au nom d’un ancien guerrier ayant massacré des milliers de vos ancêtres est une chose, mais que tant de visiteurs ne viennent que pour le personnage qu’il a inspiré, c’est invraisemblable. Et pourtant, Tripadvisor présente le château de Dracula comme la principale attraction de la région, et sur la page des activités recommandées, son nom apparaît bien trop fréquemment pour ne pas être offensant. De plus, ce même château est l’une des destinations les plus visitées en termes d’entrées non pas juste de la Transylvanie, mais de toute l’Europe de l’est !
Ce rapprochement de la Transylvanie à Dracula, et par extension au tyran qui l’a traumatisée, entretient ainsi une image stéréotypée et réductrice de la région, occultant la richesse culturelle d’un lieu à l’architecture et à l’histoire pourtant si amples. Si un jour il vous prenait de visiter la Roumanie, il serait intéressant de briser une fois pour toutes cette malédiction pluri centenaire, et de visiter le pays pour ce qu’il est, et non plus que pour quelques histoires de vampires aux racines médiévales certes fascinantes, mais depuis longtemps révolues.
SOURCES
- Transylvania: Tours and Tickets – Tripadvisor
- https://www.tripadvisor.com/Attraction_Products-g317135-a_contentId.1172079758060640+268450019-Transylvania.html
- https://www.britannica.com/biography/Vlad-the-Impaler
- https://www.warhistoryonline.com/war-articles/vlad-the-impaler-impale-soldiers.html
- https://www.nbcnews.com/sciencemain/vlad-impaler-real-dracula-was-absolutely-vicious-8c11505315
- https://www.touropia.com/best-places-to-visit-in-romania/
- https://www.tripadvisor.in/Attractions-g294457-Activities-Romania.html
https://travelgudier.com/wallachia/
