Mr. Mostfa, maître de conférences, Habilité en Études anglophones, Habilité à Diriger des Recherches, en Sociologie à l’UCLy

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Pour cette première édition je vous propose un échange avec Mr. Mostfamaître de conférences, Habilité en Études anglophones, Habilité à Diriger des Recherches, en Sociologie à l’UCLy.

« SARAH DUMAS : Je voulais d’abord vous demander quel parcours avez-vous suivi ? 

ALI MOSTFA : J’ai un parcours très classique, c’est-à-dire d’abord à l’université jusqu’au Diplôme d’Études Approfondies (l’équivalent d’un Master 2), puis je me suis engagé dans la préparation d’une thèse de doctorat en littérature et linguistique anglophone au département d’anglais de l’Université Lyon 2. 

A la suite de cette thèse, j’ai été recruté à l’UCLy en tant que maître-assistant, d’abord en littérature et civilisation britanniques. J’ai ensuite opéré une bifurcation en orientant mes recherches vers le discours religieux et sa construction discursive, les modalités de sa réception dans l’espace public, ainsi que, plus largement, vers les formes contemporaines d’expression de l’Islam dans la société française. 

C’est à cette période que j’ai été nommé maître de conférences, en qualité d’enseignant-chercheur. Plus particulièrement, je me suis intéressé aux religions islamiques, car, parallèlement à mon parcours principal, j’avais entrepris une licence en langue et culture arabes. Ma familiarité avec la langue arabe constituait un atout pour approfondir ce champ. 

C’est ainsi que, plus tard, j’ai obtenu mon HDR, l’Habilitation à diriger des recherches en sociologie des religions, qui, sans être à proprement parler un « prix », constitue en France une étape importante. Elle permet d’encadrer des thèses de doctorat, d’accéder au statut de professeur, et confère une légitimité académique à son travail. 

SARAH DUMAS : Alors, aujourd’hui, vous décririez-vous comme enseignant-chercheur ? 

ALI MOSTFA : Je l’étais déjà, enseignant-chercheur, depuis 2015. Ce qui va changer pour moi, c’est qu’un dossier va être déposé prochainement auprès de notre commission de recherche, et, s’il est accepté, il me permettra d’obtenir le statut de professeur des universités catholiques, qui est le plus haut grade à l’université. Cela me donnera la possibilité d’encadrer des thèses, ce qui est d’ailleurs la finalité première de cette démarche. Avec l’HDR, je peux déjà le faire, mais ce nouveau statut viendrait en quelque sorte officialiser et renforcer cette reconnaissance. 

SARAH DUMAS : Et recommanderiez-vous aux étudiants de suivre le même parcours que vous ? 

ALI MOSTFA : Je dirais que cela dépend avant tout de l’intérêt de chacun. Pour celles et ceux qui sont attirés par les études longues et qui souhaitent faire carrière à l’université, la thèse de doctorat est une étape essentielle, car elle ouvre la voie à un poste d’enseignant-chercheur et, plus tard, à la possibilité d’encadrer des travaux de recherche. 

Mais il faut aussi préciser que l’université n’est pas réservée uniquement à ceux qui ont ou préparent une thèse. Nous avons aussi des collègues issus du monde professionnel, qui interviennent en tant que vacataires ou chargés de cours sur la base de leur expérience de terrain. Leur contribution est précieuse, car elle apporte une autre forme de savoir et une complémentarité indispensable à la formation des étudiants. En somme, tout dépend du projet personnel : certains s’épanouissent dans la recherche académique, d’autres dans la transmission de leur expertise. L’université a la chance de pouvoir accueillir ces deux profils. 

Quant à l’HDR, ce n’est pas quelque chose qui se planifie forcément. Certains choisissent de la faire, d’autres non. Pour ma part, j’ai décidé de m’y engager, et cela m’a mobilisé pendant environ cinq ans. Concrètement, il s’agit de déposer un dossier de recherche comprenant de nombreux articles et ouvrages, présenté à des collègues, eux-mêmes professeurs, afin de démontrer que l’on est véritablement spécialiste d’un domaine. On y ajoute également un ouvrage original qui vient synthétiser et prolonger le travail mené. Ce n’est pas forcément plus difficile qu’une thèse, mais cela demande une grande disponibilité et une réelle continuité dans l’effort de recherche. 

SARAH DUMAS : Vous aviez un autre objectif derrière votre HDR, derrière le sujet choisi ? 

ALI MOSTFA : Je n’ai pas vraiment de plan de carrière, et je ne pense pas qu’un professeur d’université en ait un au sens classique du terme. À l’université, on évolue plutôt en fonction de ses domaines de recherche et des questions qui nous animent. Dans une entreprise, on progresse vers des postes de direction, mais dans le monde académique, c’est différent. 

J’ai déjà occupé plusieurs responsabilités, directeur adjoint de l’ESTRI, directeur des partenariats universitaires, entre autres, mais ce qui me motive avant tout, c’est la recherche. J’aime travailler sur des thématiques sensibles, et surtout chercher à les rendre accessibles, à faire comprendre des sujets complexes à un public plus large, au-delà du cadre strictement universitaire. 

C’est dans cette perspective que je poursuis mon travail : rendre la recherche accessible tout en la plaçant dans une dimension internationale, ouverte aux échanges, aux comparaisons et aux collaborations entre contextes culturels et académiques différents. 

SARAH DUMAS : Pensez-vous que notre formation nous permettrait à la fin de devenir enseignant-chercheur ? 

ALI MOSTFA : Oui, c’est tout à fait possible, à condition de poursuivre ses études après le master, dans un programme de recherche doctorale. C’est la thèse qui ouvre la voie à un poste à l’université, puisqu’elle permet d’accéder au statut d’enseignant-chercheur. 

Mais tout dépend, bien sûr, de l’intérêt et du projet de chacun. Certains préfèrent s’orienter vers la pratique professionnelle en relations internationales et d’autres vers la recherche par exemple. 

Notre monde actuel a besoin des deux profils : des praticiens capables d’agir et des chercheurs capables de penser et d’expliquer les dynamiques complexes du monde. 

ALI MOSTFA : Récemment, je parlais avec Mme Vinay de notre Diplôme Universitaire en Relations Internationales, justement à propos de ce type de question. Oui, il est possible de devenir enseignant-chercheur, mais cela suppose de poursuivre ses études après le master, dans un programme de recherche doctorale, afin de préparer une thèse. C’est elle qui ouvre la voie à un poste à l’université. 

Au-delà de cet objectif, je crois que les étudiants en Relations Internationales ont un réel avenir. Le monde d’aujourd’hui est traversé par des enjeux si complexes qu’il faut des personnes capables de les lire, les décrypter, et leur redonner du sens. Nos sociétés ont besoin de cette capacité d’analyse et de discernement. 

Faire de la recherche, c’est autre chose : ce n’est pas nécessairement plus difficile, mais cela demande un véritable investissement personnel, une curiosité profonde, presque « charnelle », pour les questions que l’on étudie. Un bon chercheur, ou un bon professeur-chercheur, cherche avant tout à faire comprendre et à rendre intelligible ce qui paraît complexe : c’est là l’aboutissement du travail académique. 

Dans ce domaine, plusieurs voies sont possibles : on peut travailler en Relations Internationales comme praticien, comme chercheur, comme enseignant, ou comme acteur de terrain. Les Nations Unies, par exemple, sont l’un des plus grands employeurs du monde. Celles et ceux qui y travaillent ont le goût de l’international, des cultures qui se rencontrent, se confrontent, coexistent ou parfois s’opposent. Ce sont des personnes à qui le monde ne fait pas peur, au contraire : elles cherchent à y apporter de la clarté. Je regrette seulement que beaucoup de nos étudiants de troisième année quittent l’ESTRI faute d’une poursuite d’études de deuxième cycle spécifiquement axée sur l’international, alors même que l’intérêt pour ces questions est réel. 

Mais je veux les rassurer : les métiers liés aux Relations Internationales sont beaux et porteurs d’avenir, même s’ils sont exigeants. Et il n’est pas nécessaire d’aller travailler à New York ou au Tchad pour être dans l’international : on peut très bien contribuer depuis la France, en analysant, en enseignant ou en agissant sur ces enjeux mondiaux. 

SARAH DUMAS : Certains étudiants sont en 3ème année et devront choisir un master l’année prochaine, avez-vous des idées de métiers en particulier qui seraient intéressants ou de masters à suivre ? 

ALI MOSTFA : Un des aspects de l’international qui, malheureusement, se profile dans un domaine à la fois difficile et passionnant, c’est toute la question de la résolution de conflits. Le monde est structuré par un certain nombre de conflits — pour ne pas dire de guerres. Ce qui est intéressant à l’ESTRI, c’est que vous avez au moins trois atouts majeurs. 

Le premier, c’est celui des langues : vous disposez d’un véritable avantage linguistique. Dans le domaine des relations internationales, beaucoup de personnes ne maîtrisent qu’une seule langue, parfois un peu d’anglais. Ce n’est pas le cas ici. 

Le deuxième atout, c’est que l’ESTRI n’est pas une école de relations internationales au sens strict. Nous sommes une école ancrée dans les enjeux culturels, à travers les matières de civilisation, les cours portant sur l’identité et la diversité culturelle. Les étudiants y développent une réelle sensibilité aux contextes culturels et symboliques des pays. 

Et puis il y a une troisième chance, que la plupart d’entre vous apportent déjà avec eux. Beaucoup la perçoivent négativement, mais pas moi : c’est une forme de polyvalence, au lieu d’être enfermés dans une spécialité étroite, vous êtes ouverts à plusieurs domaines. 

Les matières que nous proposons au premier cycle traduisent cette ouverture : nous n’avons jamais voulu d’une formation spécialisée dès la première année, mais au contraire d’un enseignement large, qui permette aux étudiants d’orienter librement leur parcours par la suite. Cette richesse, on la retrouve rarement ailleurs. Car dans d’autres filières : histoire, philosophie, sociologie, on entre très vite dans un entonnoir disciplinaire. 

Si l’étudiant parvient à absorber cette diversité, sans la percevoir comme une contrainte, je la considère comme un troisième atout, après celui des langues et celui de la sensibilité culturelle. Pour toutes ces raisons, je dirais que les étudiants qui font Relations Internationales chez nous ont toutes les chances de réussir. 

SARAH DUMAS : Est- ce qu’il y a des langues qui selon vous, vont devenir assez importantes dans la diplomatie ? 

ALI MOSTFA : On parle souvent de « langues vivantes », mais c’est un abus de langage, car cela supposerait que d’autres langues sont « mortes », alors qu’elles continuent d’être parlées. Certaines langues, comme l’arabe, ne sont pas toujours considérées comme des langues vivantes dans les programmes éducatifs, alors qu’elles sont, d’un autre point de vue, hautement stratégiques. 

J’ai d’ailleurs publié un article à ce sujet dans The Conversation, une revue où les professeurs d’université écrivent sur l’actualité avec une approche académique, sans filtre journalistique. Cet article s’intitule « L’arabe en France, une langue en quête de légitimité». Je prends souvent l’exemple de la grande mosquée d’Alger, dont la construction a duré sept ans. Les entreprises chinoises impliquées dans le projet n’ont pas hésité à apprendre l’arabe, non pas seulement pour des raisons pratiques, mais parce qu’elles avaient compris l’enjeu diplomatique et culturel que représente la langue. 

En France, on parle très peu de cet aspect-là, la langue comme instrument de diplomatie et de compréhension mutuelle. Dans le domaine des relations internationales, si vous maîtrisez la langue des deux parties, notamment dans des situations de résolution de conflit, vous avez un avantage considérable sur celui qui dépend d’un traducteur. La langue est bien plus qu’un outil de communication : elle est un vecteur de confiance et de légitimité. L’enjeu des langues est, à mes yeux, incommensurable dans les relations diplomatiques. 

Alors, je ne vais pas insister sur l’arabe, mais comme toute langue, elle s’apprend avec le temps et la pratique. Ici, à l’ESTRI, nous l’avons proposée comme troisième langue, et j’avais été touché, à l’époque, de voir beaucoup d’étudiants non arabophones vouloir l’apprendre. 

On croit souvent que l’anglais ouvre toutes les portes de l’international. C’est vrai à un certain niveau, mais pas à tous. À d’autres échelles, d’autres langues ouvrent d’autres portes, culturelles, politiques ou économiques. C’est pourquoi je crois profondément que les langues restent un levier essentiel de la diplomatie et de la compréhension du monde. 

SARAH DUMAS : J’ai vu que vous aviez écrit des publications, des livres. Nous conseilleriez-vous de les lire ? 

ALI MOSTFA : Je vais vous conseiller un de mes livres, les autres que vous avez avec vous en ce moment, Discours et stratégie d’altérité ou L’autorité en islam – Quelle régulation ?, sont plus techniques. Celui-ci, je l’ai écrit avec deux collègues philosophes. Il sort le 17 octobre, donc ce sera peut-être un scoop ! Il s’intitule Dialogue pour un monde plus habitable. Contribution pour une éthique de la rencontre, Editions Kimé, octobre 2025, 199 pages.  

Cet ouvrage ne se lit pas forcément de la première à la dernière page : il est assez court et peut le parcourir selon les chapitres, en fonction de ce qui intéresse le lecteur. On y parle de l’état du monde à travers un regard interculturel. Cela pourrait intéresser beaucoup d’étudiants, même si, en général, je ne fais pas de promotion pour ce que j’écris. L’idée n’est pas d’être d’accord avec nous, mais plutôt de voir comment nous analysons les maux du monde. Et j’ai oublié de le dire tout à l’heure : l’ESTRI est aussi une école traversée par cette préoccupation interculturelle. Dans ce livre, j’ai simplement essayé d’aller un peu plus loin, d’aborder ces questions sous un angle philosophique, dans un exercice qui interroge certaines crises de notre monde. 

SARAH DUMAS : Auriez-vous d’autres auteurs que vous pourriez nous conseiller dans le cadre de nos études ? 

[Liste des livres donnés par l’enseignant à retrouver à la fin de l’interview] 

ALI MOSTFA : Ah oui, avec plaisir ! Je vous proposerai quelques lectures classiques, pas seulement des livres récents, mais des ouvrages qui peuvent vous donner le goût de lire et surtout d’essayer de comprendre le monde. Pas forcément des livres avec lesquels je suis d’accord, d’ailleurs : certains sont très critiques, parfois même à charge sur les aspects culturels, mais il faut les lire, surtout pour quelqu’un qui se destine aux Relations internationales. Ce qui différencie votre génération de la mienne, c’est que nous n’avions pas tous les outils dont vous disposez aujourd’hui. À l’époque, nous apprenions en lisant beaucoup. Ces lectures nous nourrissaient, elles nous permettaient de savoir assez tôt ce que nous voulions faire, parce qu’en lisant, on suit les personnes qui écrivent, on s’approprie leurs idées. Ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui, car les générations actuelles se forment différemment. 

Mais, malgré cela, pour comprendre l’international, il y a toujours des livres, qu’ils soient en français ou en anglais, qui vous structurent intellectuellement et vous aident à penser le monde. 

Il faut apprendre à en saisir la grammaire, car si vous n’avez pas cette grammaire du monde, vous pourrez toujours lire la presse ou écouter la radio, vous comprendrez des choses, mais cela risque d’être quelque peu incomplet. 

SARAH DUMAS : Y a-t-il autre chose que l’on pourrait faire pour mieux comprendre cette grammaire ? 

ALI MOSTFA : Oui, il faut d’abord s’intéresser beaucoup à l’actualité : lire, écouter, observer ce qui se passe, pas seulement dans les grands médias, mais aussi dans des sources variées. 

Je dirige également le parcours “Mohammed Arkoun” en islamologie, mené en partenariat avec Lyon 2, Lyon 3, Sciences Po et l’UCLy. Ce parcours demande aux étudiants d’assister à cinq conférences par an, en lien avec la thématique du programme. Je pense qu’un étudiant à l’université devrait régulièrement assister à des conférences, pour voir comment ses professeurs se débattent avec une idée, comment une réflexion se construit en direct. L’étudiant se forme aussi à travers ces moments-là : ce ne sont plus des cours préparés avec un PowerPoint, mais une pensée en mouvement, un work in progress. 

Quelqu’un qui veut faire des Relations internationales sans s’intéresser au monde ne fera pas vraiment des Relations internationales. Il peut bien sûr lire, mais il faut aussi plonger dans la réalité, donner un peu de soi, comme on dit. Je suis d’ailleurs invité par la Ville de Villeurbanne à participer à une table ronde sur la question de l’islamophobie, avec deux autres professeurs, je pourrai vous en informer. Et nous organisons aussi une journée d’étude ici même à l’UCLy, le 7 novembre, sur le thème « Islam et laïcité », à laquelle d’autres collègues participeront. Ce sont des occasions précieuses d’apprendre autrement, au contact de la recherche vivante. 

SARAH DUMAS : Je voudrais  maintenant revenir sur un de vos livres. Vous y avez évoqué l’IA : comment voyez-vous son arrivée au sein des Relations internationales ? 

ALI MOSTFA : Ce matin, j’écoutais une statistique : en trois ans, 10 % de la population mondiale utilisent déjà l’intelligence artificielle, alors qu’il a fallu plus de quinze ans à Internet pour atteindre moins de 10 % d’utilisateurs. Cela montre bien à quelle vitesse l’IA s’est imposée dans nos vies. 

Aujourd’hui, tout le monde l’utilise, dans des domaines très spécifiques, parfois même sous des formes personnalisées, des IA sur mesure. Elle impacte notre vie, c’est indéniable. 

Moi-même, je viens d’un monde où je n’avais même pas d’ordinateur pour écrire ma thèse. J’ai traversé toutes ces évolutions, et je reste encore dans une forme d’étonnement mêlé de méfiance. 

Aujourd’hui, Internet est devenu une évidence : vous ne pouvez pas imaginer un monde sans Internet, car vous êtes nés dedans. Eh bien, pour la prochaine génération, ce sera pareil : il sera impossible d’imaginer un monde sans IA. 

Je pense donc que le monde va évoluer de manière vertigineuse, et c’est à la fois fascinant et un peu préoccupant. Ce qui m’interpelle, c’est de savoir si on continuera à lire autant. Il va y avoir une accélération générale. Or, un élément essentiel de la recherche, c’est le temps long. 

Quand j’ai préparé mon HDR, cela m’a pris cinq ans, non pas pour l’écriture, elle m’a pris à peine un été, mais pour tout le travail en amont : les lectures, la réflexion, la maturation. Et ça, aucune IA ne peut le faire à ma place. L’IA va certainement faciliter certaines étapes du travail intellectuel, mais elle risque aussi de nous enfermer dans une logique d’accélération, où l’on n’aura plus le temps d’assimiler pleinement ce que l’on apprend. Je ne dis pas que l’IA est mauvaise. Elle aide énormément, sur beaucoup de plans. Mais il faut veiller à ce qu’elle ne se substitue pas à nous, à notre pensée, à notre lenteur féconde, celle qui permet de comprendre vraiment. 

SARAH DUMAS : Pour revenir à des questions plus générales, pensez-vous qu’on ait besoin de maîtriser entièrement une langue, d’être bilingue, pour travailler avec elle dans les Relations internationales ? 

ALI MOSTFA : Tout dépend. Les personnes qui se spécialisent dans le monde arabe, par exemple, ont besoin de connaître la langue, sans nécessairement être capables de tenir une conversation parfaitement fluide avec un locuteur natif. Dans une langue, il y a deux dimensions : la compréhension intellectuelle et la compréhension émotionnelle. Certaines personnes ne connaissent qu’un peu la langue, mais ce peu les rend déjà sensibles à la culture et à ceux qui la parlent. C’est cela, à mes yeux, l’intelligence interculturelle : quelque chose se met en place sur un autre plan que celui du savoir pur, une forme d’intelligence affective, qui permet de comprendre autrement que par le seul raisonnement. 

C’est pour cette raison que j’aime dire que l’interculturel repose sur deux piliers : la connaissance et l’intelligence. Alors, faut-il apprendre la langue ? Je dirais qu’il faut surtout cultiver une affinité avec la langue, une curiosité envers elle. Prenons l’exemple de l’arabe : on peut commencer par se demander quelle est cette langue, comment elle est née, comment elle est structurée, d’où viennent ses difficultés et ses facilités. Puis, peut-être, regarder un film en version originale, écouter ses sonorités, se laisser imprégner par elles. Quelqu’un qui fait des Relations internationales doit, à minima, avoir ce rapport de curiosité envers les langues. On n’a pas besoin d’être bilingue pour entrer dans une langue : il suffit parfois d’être attentif, ouvert et curieux. 

SARAH DUMAS : Auriez-vous des idées d’autres compétences intéressantes à développer ? 

ALI MOSTFA : Avant la compétence linguistique, il y a d’abord l’ouverture. 

On ne cherche pas à évaluer une culture, mais à la comprendre. C’est, je crois, la première disposition à cultiver. Il faut une bonne dose de curiosité et d’ouverture d’esprit. Il faut aussi apprendre à ne pas être fragile sur le plan cognitif, c’est-à-dire à ne pas se sentir déstabilisé lorsque l’on rencontre des représentations ou des pratiques très différentes des nôtres. Dans les Relations internationales, on est amené à croiser des cultures radicalement autres, parfois déroutantes ou même choquantes. Plutôt que de les rejeter, il faut que cela éveille en nous une curiosité, une envie de comprendre ce qu’il y a derrière, ce qui fait sens pour l’autre. C’est cette disposition intérieure, comprendre avant de juger, qui constitue, à mes yeux, la compétence la plus précieuse. 

SARAH DUMAS : Beaucoup d’étudiants sont intéressés par la diplomatie. Avez-vous des conseils à leur donner ? 

ALI MOSTFA : C’est un domaine qui a beaucoup été mis en avant au cours des quinze dernières années. C’est, en quelque sorte, le domaine phare des masters en Relations internationales, celui qui attire le plus d’étudiants. Mais il faut savoir que lorsque l’on imagine la diplomatie, on pense souvent à l’ambassadeur, au consul, à des figures très visibles. En réalité, ces postes représentent l’aboutissement d’un long parcours. Ce sont souvent des personnes qui, après quarante ou quarante-cinq ans de carrière, ont su faire leurs preuves. C’est une sélection au terme d’un ensemble de sélections. 

À l’université, on ne forme pas directement des ambassadeurs ou des consuls. En revanche, on donne les bases de la diplomatie, qui permettent de travailler dans des services du Quai d’Orsay, dans un consulat ou au sein d’organisations internationales. Ensuite, c’est à chacun de faire ses preuves et de construire son parcours. Cela dit, il existe d’autres domaines tout aussi passionnants, notamment celui dont je parlais tout à l’heure : la gestion des conflits, qui est un champ plus technique, plus juridique aussi, car il mobilise des compétences en droit international. Ce sont des métiers souvent plus précis, où l’on développe une expertise ciblée, au-delà de la simple polyvalence. 

Je n’ai pas de position tranchée, mais je dirais que oui, la diplomatie est un très beau domaine, tout comme la coopération internationale, la médiation ou encore la prévention et la gestion des crises. Ce sont des voies complémentaires qui méritent d’être explorées, selon la sensibilité et le profil de chacun.

SARAH DUMAS : Vous aviez évoqué l’ONU, peut-elle être accessible aux étudiants après un master bien sûr ? 

ALI MOSTFA : Ah, mais oui, totalement ! L’ONU recrute beaucoup de stagiaires et propose aussi des contrats d’alternance. Comme tous les pays y sont représentés, chacun essaie de faire en sorte que ses étudiants puissent intégrer l’institution. 

C’est évidemment l’une des organisations les plus prestigieuses, et il y a donc de la concurrence, mais cela reste tout à fait accessible. Avec un bon dossier, une motivation claire et une expérience solide, il est tout à fait possible d’y entrer. 

D’ailleurs, pour celles et ceux qui souhaitent se renseigner davantage, le site officiel des carrières aux Nations Unies propose toutes les informations nécessaires sur les offres de stages, de volontariat et de postes : site de l’ONU

SARAH DUMAS : D’autres seraient intéressés par l’humanitaire, pensez-vous que notre formation correspond ? 

ALI MOSTFA : Oui, tout à fait. J’ai d’ailleurs beaucoup de jeunes qui sont attirés par l’humanitaire. D’abord parce qu’on y accède relativement plus facilement. Beaucoup de jeunes s’y engagent, parfois sans être rémunérés, et cela rend le domaine plus ouvert. 

C’est aussi l’une des grandes missions des Nations Unies. Il y a, d’un côté, les spécialistes de l’humanitaire, et de l’autre, ce qu’on appelle les petites mains, celles et ceux qui interviennent sur le terrain. 

Mais il faut prendre les choses dans les règles de l’art. Si l’on veut s’inscrire durablement dans ce domaine, il est préférable de suivre une formation spécifique, d’obtenir un diplôme en humanitaire, ou de se spécialiser, par exemple, en logistique humanitaire ou en relations internationales appliquées à l’humanitaire. 

L’idée d’être « dans l’humanitaire » uniquement pour donner un coup de main est louable, mais ce désir peut devenir projet d’avenir à travers une formation spécialisée qui peut donner lieu à une carrière solide et reconnue. 

 

SARAH DUMAS : Beaucoup ressentent que notre parcours est trop vaste et pas assez spécialisé sur des domaines précis. Pour les masters, plusieurs se demandent s’ils ont assez de bagages pour suivre un master uniquement en Relations internationales ou en humanitaire, par exemple. Qu’en pensez-vous ? 

ALI MOSTFA : Alors, sur la première chose, oui, je confirme : c’est un peu la marque de fabrique de l’ESTRI. Mais est-ce que cela doit être considéré comme un handicap ? Pas du tout. 

Je l’ai d’ailleurs intégré dans ce que j’appelle vos trois atouts. Et je continue à penser que c’en est un, croyez-moi. 

Je le vois bien avec les personnes qui se spécialisent trop tôt : cela peut parfois les mener dans une impasse, parce qu’il est difficile ensuite de faire machine arrière. 

Alors que vous, avec une formation plus ouverte et transversale, vous avez la possibilité de rebondir. Si, au moment du master, vous vous rendez compte que le domaine choisi ne vous correspond pas, votre formation polyvalente vous permet de vous réorienter sans tout remettre en question. 

Non, je ne vois donc pas cela comme un obstacle. Ce que je trouve plus dommage, en revanche, c’est qu’il n’existe pas encore de deuxième cycle à l’ESTRI consacré aux Relations internationales. 

Un master permettrait d’accueillir des professionnels issus des institutions internationales, de créer des passerelles et, comme on dit, de mettre le pied à l’étrier. 

Je crois que le fait qu’il n’y ait pas encore de prolongement au-delà de la licence rend cette polyvalence du premier cycle moins visible, voire parfois déstabilisante pour les étudiants. 

Mais, à mes yeux, cette polyvalence reste une vraie force, parce qu’elle vous donne les outils pour vous adapter et pour construire votre propre parcours selon vos affinités. 

SARAH DUMAS : Est-ce que, dans votre parcours, il y a des choses que vous auriez voulu faire autrement ? 

ALI MOSTFA : Oui, bien sûr. Avec le recul, je pense que j’aurais aimé orienter plus tôt mes recherches vers le champ du fait religieux. J’ai longtemps travaillé sur la littérature, ce qui m’a passionné, mais je n’avais pas encore mesuré à quel point les questions religieuses allaient devenir centrales dans la compréhension du monde contemporain. 

Cela dit, je ne regrette pas ce détour par la littérature : il m’a donné une sensibilité particulière au langage, à la forme du discours, qui m’est aujourd’hui très utile dans mes analyses du religieux. J’essaie d’ailleurs de rendre ce passage d’un domaine à l’autre fécond, de tirer profit de cette double expérience. 

Ce dont je suis sûr, en revanche, c’est que j’aime enseigner. C’est une évidence. Ce n’est pas un métier facile, car on a de l’humain en face de soi, et cela demande beaucoup d’écoute, de patience et d’attention. 

Et puis, l’ennemi du chercheur, c’est le temps. Le temps passe vite, on se dit qu’on n’aura jamais le temps de tout faire, de tout lire, de tout explorer. Quand on est plus jeune, on ne le voit pas venir, cet ennemi. 

Alors, si j’avais un conseil à donner, ce serait de cerner assez tôt ce qui nous passionne, et d’y aller franchement, avec confiance en soi. Il faut avancer. Et si l’on se trompe, ce n’est pas grave : on rebondit toujours. Le pire, c’est de rester immobile, dans l’hésitation. 

Mais au fond, on ne peut pas toujours maîtriser le cours de nos idées. L’essentiel, c’est d’être conscient de l’endroit où l’on peut être utile, et d’y mettre toute son énergie. 

  

SARAH DUMAS : Pour finir, avez-vous d’autres conseils à donner aux étudiants de l’ESTRI ? 

ALI MOSTFA : Moi, je dis toujours aux étudiants de l’ESTRI : soyez curieux du monde. 

Vous êtes étudiants, c’est votre état du moment, alors faites-en quelque chose d’utile. 

C’est cette curiosité, cette envie de comprendre, qui constituera plus tard votre capital le plus précieux. Gardez cela en tête, vous le verrez avec le temps. 

Je ne dis pas qu’il ne faut pas avoir de vie à côté,  bien sûr qu’il faut une vie sociale, des moments pour s’amuser, se détendre. Mais l’état d’étudiant, c’est avant tout un état de compréhension, d’apprentissage, de formation intellectuelle et humaine. C’est le moment où l’on se construit, où l’on se cultive pour avoir un appui solide pour la suite. 

C’est tout ce que j’ai envie de dire. Oui, c’est un conseil un peu « vieux jeu », peut-être, mais je le pense profondément. 

SARAH DUMAS : Merci beaucoup pour votre temps.  

ALI MOSTFA : Je vous en prie. Et merci à vous pour toutes ces questions, à la fois intimes et professionnelles, qui m’ont permis de cerner et de réfléchir à mon propre parcours, et du coup vous permettent également de dresser le profil de votre interviewé.

FIN DE L’INTERVIEW

Bibliographie sélective
  1. Ahmad, Aijaz. In Theory: Classes, Nations, Literatures. London : Verso, 1992. 
  2. Bhabha, Homi K. The Location of Culture. London : Routledge, 1994.
  3.  Les lieux de la culture. Trad. française. Paris : Payot, 2007. 
  4. Chibber, Vivek. Postcolonial Theory and the Specter of Capital. London : Verso, 2013.
  5. Dabashi, Hamid. Post-Orientalism: Knowledge and Power in Time of Terror. New Brunswick : Transaction Publishers, 2009.
  6. de Sousa Santos, Boaventura. Epistemologies of the South: Justice Against Epistemicide. London : Routledge, 2014. 
  7. Fukuyama, Francis. The End of History and the Last Man. New York : Free Press, 1992. 
  8. Hobson, John M. The Eurocentric Conception of World Politics: Western International Theory, 1760–2010. Cambridge : Cambridge University Press, 2012. 
  9. Huntington, Samuel P. The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. New York : Simon & Schuster, 1996. 
  10. Mbembe, Achille. Critique de la raison nègre. Paris : La Découverte, 2013. 
  11. Mignolo, Walter D. The Darker Side of Western Modernity: Global Futures, Decolonial Options. Durham : Duke University Press, 2011. 
  12. Said, Edward W. Orientalism. New York : Pantheon Books, 1978.
  13. L’Orientalisme. Trad. française. Paris : Seuil, 1980.
  14. Spivak, Gayatri Chakravorty. « Can the Subaltern Speak? » In Marxism and the Interpretation of Culture, ed. Cary Nelson & Lawrence Grossberg. Chicago : University of Illinois Press, 1988. 
  15. Vergès, Françoise. Un féminisme décolonial. Paris : La Fabrique, 2019.
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