Interview de Camille Errard

Salut les Estriens ! Après un mois d’absence je vous retrouve pour l’interview de Camille Errard, enseignante à l’ESTRI mais aussi chargée de la gestion d’information dans une ONG. Son nom vous dit peut-être quelque chose. En effet, Camille Errard nous a présenté l’année dernière une conférence sur son expérience dans l’aide aux réfugiés, et cette année une conférence sur la gestion de l’information et la communication interculturelle en contexte humanitaire, ainsi que sur l’International Plaidoyer et AI Advocacy. N’hésitez pas à donner vos retours, critiques ou autre soit par mail (estribune@gmail.com) soit sur notre compte Instagram (@estribune_). Bonne lecture !

« Sarah Dumas : Merci d’avoir accepté cette interview, pour commencer, pourrais-tu revenir sur ton parcours ?

Camille Errard : Après un Bac ES (économique et social), j’ai fait une Prépa Lettres hypokhâgne/khâgne et puis j’ai validé une troisième année en Licence d’Histoire, suivie d’un Master Relations Internationales et Sécurité à Lyon 3, traitant surtout de gestion de projets multiculturels.

Après j’ai voulu avoir une expérience à l’étranger, j’ai donc fait un stage au consulat de Bali pendant 6 mois. C’était un petit consulat, ce qui m’a permis de travailler sur le terrain. J’ai réalisé que je ne voulais pas faire de la diplomatie et j’ai effectué un VSI [Volontariat de Solidarité Internationale] en Birmanie [Myanmar] pendant 2 ans avec l’association Enfants du Mekong. On faisait des programmes de parrainage d’enfants, c’était une mission sur le terrain ce qui m’allait bien. Je suis revenue en France et j’ai décidé de repartir en Irak. La première année, j’ai fait de la relance économique auprès de ceux qui avaient perdu leurs moyens de subsistance après le passage de Daech. La deuxième année, je suis allée travailler pour Jesuit Refugee Service International où je me suis spécialisée en gestion de l’information. Ensuite je suis allée au Liban pendant un an où j’ai assuré la gestion de l’information de quatre pays (Liban, Jordanie, Irak, Syrie). Après je suis revenue en France pour travailler pour Habitat et Humanisme, au sein d’un centre d’accueil mère-enfant pour les demandeurs d’asiles. Je suis repartie à Rome pour faire une année en tant que consultante en développement de stratégies de rétention de la connaissance.

L’année dernière, je suis rentrée en France pour travailler pour CartONG basé à Chambéry dans la gestion de l’information pour les humanitaires. Et en même temps, j’enseigne à l’ESTRI.

Sarah Dumas : Est-ce qu’il y a quelque chose que tu aurais aimé faire autrement dans ce parcours ?

Camille Errard : Je pense que j’aurais aimé faire un master en alternance, cela m’aurait beaucoup plus responsabilisé et j’aurais été plus investie. Aussi j’aurais fait plus de volontariat dans les domaines qui m’intéressaient. Maintenant, je me rends compte à quel point cela nourrit autant la vie professionnelle que la vie personnelle, cela apporte une vraie ouverture d’esprit.

Sarah Dumas : Après ton master tu as fait plusieurs formations, peux-tu nous expliquer ?

Camille Errard : Au début j’étais très généraliste sur de la gestion de projet, du management. Ensuite, j’ai eu une opportunité de poste et j’ai été formé sur le tas en gestion de l’information responsable. En fait, ma stratégie au cours de ma vie professionnelle, c’est chaque année, de toujours avoir des objectifs pour des formations complémentaires. Aussi, je fais tout le temps  valider mes expériences et formations avec un diplôme, ça permet de rassurer les employeurs et de valider des compétences.

Sarah Dumas : Tu nous conseillerais de faire des masters généraux et ensuite de nous spécialiser à travers des formations ou plutôt l’inverse pour travailler dans l’humanitaire ? 

Camille Errard : C’est un peu difficile comme question, car maintenant il y a un gros renversement dans le monde de l’humanitaire où on a beaucoup moins de moyens. On appelle un peu à la localisation, par exemple, on encourage le développement des organisations locales. Alors en tant qu’européen on a plus du tout la même place. Dans ce cadre, c’est plus dur d’avoir un poste.

De fait, moi j’ai un peu regretté d’avoir un parcours très généraliste, car quand j’ai développé ma spécialité, elle m’a ouvert beaucoup plus de portes.

Aujourd’hui, je suis à la fois capable d’être recrutée sur une de mes spécialités et de faire de la gestion de projets, du management, et de l’élaboration de plans d’analyse. Ces notions très conceptuelles peuvent être apprises sur le terrain alors que la spécialité demande plus d’enseignements. Des profils généralistes, il y en a beaucoup.

Je trouve que la stratégie la plus adaptée serait de se spécialiser, que ce soit en logistique, en administratif, en WASH (eau, assainissement, hygiène), en traduction, etc. Il faut bien comprendre que dans le monde de l’humanitaire, on vous demandera d’avoir des vraies connaissances et des compétences professionnelles.

Sarah Dumas :  Concernant les spécialités, penses-tu qu’il y en a qui sont saturées ou demandées ?

Camille Errard : Il n’y a pas forcément de domaines saturés. Je dirais que le soutien psychologique, même le secteur de la santé mentale est assez demandé. L’éducation est aussi très importante. Ce qui peut être piégeux, surtout dans le cadre de l’ESTRI, c’est la communication qui est bien et demandé. Le problème est lors des coupes budgétaires, c’est souvent le secteur que l’on réduit en premier, ce qui est regrettable.

Aussi ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que quand on se spécialise dans les langues, il faut toujours avoir une autre spécialité. Les langues seules n’ont pas de valeurs. Après je pense qu’il y a une multitude de domaines, ça reste assez ouvert, ça dépend aussi des ONG.

Sarah Dumas : Il y a-t-il des choses que tu nous conseillerais de faire à côté de nos études pour nous apporter des connaissances utiles ?

Camille Errard : Bien sûr, se rendre à des conférences et se créer un réseau sont importants.

C’est crucial aussi d’avoir un œil sur l’actualité internationale. Inscrivez-vous à un journal, ayez l’habitude de vous renseigner sur ce qu’il se passe dans le monde. J’aime beaucoup Courrier International car ils traduisent les actualités des journaux d’autres pays, ce qui nous décentre d’une vision française. C’est aussi chouette de lire en langues étrangères, la presse anglophone est assez accessible ; j’aime beaucoup The Guardian, le Washington Post, le Times. C’est important de varier, de diversifier un peu avec plusieurs sources. Je trouve qu’il n’y a pas forcément de listes mais parfois juste regarder les unes et voir selon nos domaines d’intérêt. Se rendre dans des bibliothèques, entre deux trains, se poser une heure et lire ce qui vous passe sous la main.

Ça peut être bien de regarder des films, les cinémas un peu d’auteurs sur des films engagés, qui vous donnenr un contexte historique, une culture, etc.

Lire des livres aussi, selon votre appétence. J’avais lu un livre sur Nadia Murad pour comprendre les femmes yézidies enlevées par Daech, j’ai beaucoup appris grâce à ce livre.

Regardez des documentaires, vous en avez beaucoup sur la BBC. Si vous avez une zone géographique qui vous intéresse, allez-vous documenter.

Vous pouvez vous rendre à des évènements de solidarités.

Prenez des trucs qui vous intéressent et qui vous nourrissent humainement, et cherchez divers supports, ça peut être la musique, etc. Cela cultive votre ouverture d’esprit.

Sarah Dumas : À l’ESTRI, nous avons trois diplômes universitaires : Commerce International, Communication et Traduction et Relations Internationales, selon vous lequel serait le plus intéressant pour un parcours dans l’humanitaire ?

Camille Errard : Peut-être que le commerce c’est plus lié au business, donc c’est celui qui serait le moins en accord avec l’humanitaire. La communication c’est une stratégie intéressante parce que vous avez une spécialité en plus de la langue. Les Relations Internationales, je trouve ça très intéressant, mais ça ne vous donne pas forcément de spécialité à côté. Ça vous donne une connaissance générale que je trouve très bien, après il faut penser à une spécialité qui pourrait vous aider.

Sarah Dumas : Nous conseillerais-tu de faire une année de césure ou de pause avant le master ?

Camille Errard : Alors c’est un très bon point, c’est aussi quelque chose que j’aurais aimé faire autrement. Dans beaucoup de pays, on fait une pause entre sa licence et son master, je pense que ça apporte énormément. Ça vous donne un an ou deux d’expérience très concrète. Cela va vous permettre de tester des métiers pour vous aiguiller dans un choix éclairé pour votre master. Vous pouvez mieux concevoir ce qu’est le monde de l’humanitaire, le monde associatif ou le monde du travail en général. Les VSI vous permettent de le faire à l’étranger, ça m’avait beaucoup apporté.

Après, si possible, je vous conseille de choisir un master très spécialisé, qui vous apportera une vraie plus-value dans votre spécialité.

Sarah Dumas : De ton côté, comment as-tu trouvé et choisi toutes ces expériences ?

Camille Errard : Au départ, je n’avais pas du tout ces voyages en tête, les opportunités ça formatent la carrière. Je me suis aussi rendu compte du pouvoir de son réseau, car malheureusement comme beaucoup d’autres domaines, le monde de l’humanitaire fonctionne par réseau. Pour ma part, ça n’a fonctionné que par réseau. C’est comme ça que j’ai trouvé mes opportunités en Irak. J’ai été embauché chez Habitat Humanis car j’étais déjà bénévole et que je m’entendais bien avec l’équipe. Vous pouvez commencer maintenant. Cultiver son réseau c’est aller dans les événements qui concerne le domaine de la solidarité à Lyon, aux alentours de Lyon. 

Si je peux donner un conseil, il ne faut jamais demander directement un travail. Vous pouvez poser une petite question, montrer votre intérêt pour le domaine. Quand j’étais étudiante je demandais souvent de connaître le parcours des autres, je leurs exposais mon domaine et ce qui m’intéresse, faire des connections. L’approche va être complétement différente. Même sur LinkedIn, j’ai contacté des gens après avoir vu leur profil pour prendre le temps de comprendre leurs choix, leurs expériences, etc. Les gens engagent facilement la conversation et nous conseillent aussi.

Effectivement, il y a aussi des plateformes pour rechercher des stages : Coordination SUD, Reliefweb, Jobs that make sense. Être recruté sur CV marche aussi.

Il faut faire les deux mais ne pas minorer le réseau ainsi que vos valeurs. Quand on montre ces valeurs et qu’on a le cran de les dire, ça marque beaucoup plus les esprits.

Sarah Dumas : Y a-t-il des compétences importantes à développer pour faire de l’humanitaire ?

Camille Errard : Je pense que c’est hyper important d’avoir des expériences à l’étranger dans des milieux interculturels, car s’adapter peut être dur surtout quand on est sous pression lors des missions. C’est très valorisé d’avoir de l’expérience en bénévolat dans les domaines sociaux surtout en France. Je pense aussi qu’avoir un profil agile, flexible, pluridisciplinaire, est très recherché. C’est un réel soft skill, une compétence plus humaine.

Sarah Dumas : Dans ce domaine, comment faire face aux aprioris ?

Camille Errard : Je pense que si j’étais allée en Afrique, ça aurait été plus difficile. Au Moyen Orient et en Asie on a plus un apriori positif qui a aussi son revers de la médaille. Parfois nous sommes définis que par notre nationalité, ce qui peut être assez piégeux. Au Moyen Orient, la vraie problématique c’était mon passeport, car ça pouvait représenter un intérêt pour les autres autour, surtout en tant que femme. Également, le fait d’être une femme, pour moi, ça a été compliqué. La vision de la femme n’est pas la même partout.

Sarah Dumas : Penses-tu que la maîtrise de langues est toujours prise en compte avec l’IA ?

Camille Errard : Je pense que c’est un piège de penser que l’apprentissage d’une langue devient moins important. Notre cerveau créait de nouvelles connexions neuronales, ce qui va permettre de faire des ponts entre des connaissances et une vision du monde par la langue. Quand je pense en arabe, je ne vois pas les choses de la même manière. Les mots conditionnent notre mentalité, nos valeurs. Et puis quand on est dans des petits villages perdus, l’IA ne peut pas nous aider. Elle peut rendre service, nous faire gagner du temps mais ne remplacera jamais l’apprentissage.

Sarah Dumas : Comment vois-tu l’arrivée de l’IA face au marché du travail dans l’humanitaire ?

Camille Errard : L’IA réfléchit de manière rationnelle, or, nos choix et nos vies ne le sont pas. Par exemple, dans la communication le but n’est pas d’avoir quelque chose de stéréotypé, il y a aussi une part d’humanité. L’IA ne peut pas remplacer nos remises en question, mais aussi notre capacité à se lever contre une idée. Pour moi l’IA n’est pas en compétition avec nous, c’est un outil qui peut nous faire gagner du temps.

Sarah Dumas : De manière générale, penses-tu que l’on peut vivre avec un métier dans l’humanitaire facilement ? 

Camille Errard : J’ai beaucoup d’amis qui le font. Cependant, il ne faut pas croire que c’est tout rose. Les organisations humanitaires sont dirigées comme des entreprises avec les mêmes biais comme des problématiques de hiérarchies, de ressources humaines, etc.

Cela étant, j’estime que si l’on reste beaucoup sur le terrain, être uniquement dans ce milieu, n’est pas forcément très sain. J’ai vu des gens incapables de revenir dans leur pays d’origine. Il y a aussi un penchant des expatriés à rester à l’écart, sans contact avec la réalité des populations locales, qui pour moi est nocif. Le fait d’être dans des milieux très pauvres alors que l’on gagne bien sa vie.

La plupart du temps, la difficulté reste de ne pas se perdre, de se réévaluer régulièrement et de revenir dans son pays d’origine.

Sarah Dumas : Beaucoup d’étudiants veulent travailler dans ce domaine afin d’aider directement les autres, est-ce vraiment la réalité du métier ?

Camille Errard : J’ai beaucoup été marqué par le fait d’être sur le terrain et de voir les gens et interagir avec eux. Ici, je voyais concrètement les effets de mes actions, ce qui a été très gratifiant.

Après, plus je progressais, plus je travaillais à différentes échelles (locales, régionales, nationales, internationales). Quand on s’éloigne du terrain, je trouve parfois que l’on a une perte de sens, c’est souvent très procédurier, avec des rapports à faire. J’ai trouvé ça dur, mais ça dépend également de votre appétence et de votre personnalité.

Personnellement, au début, j’aimais beaucoup être sur le terrain mais je me suis rendu compte qu’en tant que française ce n’était pas forcément ma place dans le sens où les locaux étaient plus légitimes de faire ce que je faisais (entretiens, visites) car ils avaient la culture locale, la langue, etc. Ma réflexion a été aussi d’apprendre où est ma place, où je suis la plus utile.

J’ai alors trouvé du sens dans l’accompagnement des équipes locales avec des organisations plus générales. Je pense aussi que l’expérience en France m’a montré que je n’avais pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour aider. 

Sarah Dumas : Dans quel milieu as-tu préféré travailler, et pourquoi ?

Camille Errard : J’ai été marqué par la Birmanie parce que c’était ma première expérience aussi longue et que j’étais totalement immergée dans la culture et dans la population locale. J’ai aussi énormément aimé mes années au Moyen-Orient même si c’étaient les plus dures humainement parlant. En termes d’organisation, j’ai beaucoup aimé travailler avec Jesuit Refugee Service, car leurs valeurs me correspondaient. Globalement, ce qui a été le plus marquant pour moi, c’est toutes les missions sur le terrain et l’accompagnement des équipes car j’étais vraiment en lien direct.

Sarah Dumas : Tu as évoqué un travail dur humainement parlant, peux-tu préciser en quoi ?

Camille Errard : Il y a plusieurs choses. Déjà, le fait d’être en relation avec des gens qui ont vécu des traumatismes, malgré vous, vous allez vous imprégner de ce qu’on vous dit. Il y a une tension dans l’air. Je pense qu’au bout de deux ans, je me suis rendu compte qu’il y avait un vrai impact et que c’était problématique chez moi. Il y a aussi la question du quotidien, le fait d’être dans des zones plus ou moins sécuritaires. En fait, ces petits incidents paraissent anodins mais vont vous impacter mentalement. Je pense que ça a été une expérience assez dure sur plein d’aspects, que ça soit le contexte, le fait d’être une femme, etc. C’est aussi un moment où il est important de se faire accompagner mentalement.

Sarah Dumas : Donc le fait de faire des missions assez courtes, était-ce quelque chose de choisi ?

Camille Errard : A chaque fois on me propose des missions d’un an, mais elles sont renouvelables. J’ai fait le choix de bouger car j’adore explorer. Puis, j’estime que si j’ai apporté tout ce que j’avais à donner, il vaut mieux que je bouge pour apporter autre chose ailleurs.

Ils font aussi des missions courtes, car dans les milieux très difficiles il faut pouvoir s’adapter en fonction de la capacité des équipes à supporter l’environnement.

Sarah Dumas : Pour finir, aurais-tu d’autres conseil à nous donner ?

Camille Errard : Oui, je pense qu’il faut démystifier le travail dans l’humanitaire déjà parce que c’est un travail, vous n’avez pas à donner votre vie pour le travail. Ensuite, beaucoup d’organisations ne seront pas saines pour vous, et il faut apprendre à les reconnaître.

Enfin, en humanitaire, le but n’est pas de sauver les gens, mais de les soulager temporairement et parfois ça arrive qu’on fasse du mal aux populations. Il faut cultiver l’humilité et réaliser que vous n’êtes que de passage, que l’objectif est que l’État reprenne la main. »

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