Le XXIᵉ siècle n’a pas encore franchi sa troisième décennie que la guerre conventionnelle ressurgit du fond des âges. L’ombre de la menace atomique plane de nouveau sur un monde fragmenté, tandis que les grandes puissances nucléaires s’engagent dans une nouvelle course aux armements. Partout, l’art dépeint cette inquiétude renaissante… Mais au Japon, c’est une sombre silhouette qui se dessine sur les murs : celle d’un dinosaure de cinquante mètres.
Y a-t-il seulement une franchise plus étendue que celle de Godzilla ? 38, c’est le nombre de films produits sous son nom, parmi eux 33 films japonais produits et distribués par Toho et cinq films américains : un de TriStar Pictures et quatre de Legendary Pictures. Le monstre est partout : que ce soit dans les bandes dessinées dans lesquelles il affronte les héros de Marvel et DC, dans les jeux vidéo où il rencontre d’autres monstres géants du grand écran, et même dans l’administration japonaise elle-même. Oui, en 2020, c’est bien Godzilla que le district de Shinjuku, qui lui sert pourtant de paillasson dans de nombreux films, a nommé ambassadeur du tourisme. Très peu d’icônes de la pop culture représentent le Japon comme le fait Godzilla ! Mais vous êtes-vous déjà réellement demandé pourquoi ?
Pour répondre à cette question, il nous faut d’abord faire une recontextualisation historique. Les 6 et 8 août 1945, les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki deviennent les premières, et à ce jour les seules, victimes directes de l’arme qui changera la nature même de la géopolitique pour le restant de l’histoire. Plus de 210 000 personnes perdirent la vie, et bien d’autres continuèrent à être affectées par les radiations durant les années qui suivirent. Les deux villes furent presque complètement anéanties.
Il va sans dire que cette décision est encore aujourd’hui atrocement contestée. Elle a longtemps été considérée par les États-Unis comme un mal nécessaire pour mettre fin à une guerre que le Japon refusait d’abandonner. Cependant, les circonstances menant à cette décision sont loin d’être irréprochables. En effet, bien que les États-Unis aient demandé à plusieurs reprises la capitulation du Japon, notamment dans la déclaration de Potsdam du 26 juillet 1945, ils ne mentionnèrent à aucun moment l’existence d’une telle bombe, alors même que son essai avait été couronné de succès la veille. En omettant ce détail, ils sont allés à l’encontre des recommandations de certains ingénieurs du projet. Il est envisageable que la réponse du Japon aurait été différente s’il avait été mis au courant.
Par ailleurs, il est communément admis que les États-Unis avaient également des intérêts stratégiques à l’utilisation de cette arme. L’URSS s’apprêtait à rentrer sur le territoire japonais et y étendre sa zone d’influence, ce qui a accéléré la volonté américaine d’obtenir une capitulation immédiate. De plus, démontrer l’existence d’une telle puissance a sans aucun doute contribué à asseoir l’influence des États-Unis dans l’ordre mondial d’après-guerre. Quoi qu’il en soit, il serait bien cruel de justifier la mort de centaines de milliers de civils, qu’importe la raison derrière celle-ci.
Dans les années qui suivent, les États-Unis occupent le Japon pendant sept ans. Durant cette période, le cinéma japonais, l’un des plus anciens au monde, est profondément restreint : chaque production est soumise à des vérifications avant publication, et toute œuvre abordant un sentiment de nationalisme japonais est interdite. De même, la publication des recherches sur les maladies liées à la bombe atomique est restreinte pendant toute la durée de l’occupation. Ce n’est qu’en 1952, lorsque le Japon retrouve sa souveraineté, que des recherches sur les effets de ces radiations sur la santé humaine peuvent finalement être menées par des médecins japonais… bien trop tard pour certains.
Dans ce climat encore marqué par le traumatisme, un événement vient raviver les tensions. Après l’ « incident de Bikini » de 1954 (lorsqu’un bateau de pêche japonais est contaminé par les retombées radioactives d’un essai américain de bombe à hydrogène sur l’atoll de Bikini), des mouvements populaires en faveur de l’abolition des armes nucléaires voient rapidement le jour. C’est donc dans ce contexte d’un pays enfin libre de s’exprimer, mais toujours hanté par les séquelles de la guerre et du traumatisme atomique, que Godzilla voit le jour le 27 octobre 1954.
Godzilla (1954) : Affiche officielle – The Movie database
Les premières scènes du film reprennent directement l’incident de Bikini. Dans le récit, cet événement bouleverse l’environnement et réveille une créature préhistorique qui vivait jusque-là dans les profondeurs marines : Godzilla. Irradié et transformé par l’énergie atomique, il s’en prend alors au Japon. Le film met en scène des images rappelant celles capturées après les bombardements, ravivant un traumatisme encore récent. Enfin, après bien des essais désespérés, l’humanité trouve un moyen de mettre fin à cette catastrophe naturelle vivante : elle met au point une arme encore plus dévastatrice, en priant pour que les politiciens du monde ne mettent jamais la main dessus. Le film se conclut sur une phrase prophétique : « Si nous continuons à mener des essais nucléaires, un autre Godzilla pourrait apparaître quelque part sur Terre ».
Et effectivement, c’était là loin d’être la dernière fois que l’on entendrait parler du monstre géant. Le film connaît un grand succès aux États-Unis, où il est sans grande surprise censuré, renommé ‘Godzilla: King of the Monsters’, et transformé en film d’action tout public. Ce succès international, bien qu’il dénature le message original, pousse les studios Toho à poursuivre l’exploitation du personnage dans une série de films progressivement plus dérisoires. Godzilla perd toute connotation maléfique et devient tantôt père débordé protégeant son enfant maladroit, tantôt protecteur de la Terre dans une succession de batailles contre d’autres colosses colorés, tous dotés de pouvoirs mémorables… dont il est très facile de faire des jouets !
Au fil des décennies, Godzilla devient ainsi un symbole du soft power japonais et de son industrie culturelle. Toutefois, le réduire à un simple produit marketing serait une erreur. Godzilla vs Hedorah (1971), par exemple, aborde les conséquences de la pollution industrielle, tandis que Le Retour de Godzilla (1984) traite des tensions de la guerre froide. Plus de trente ans plus tard, Shin Godzilla (2016) propose une nouvelle lecture du monstre comme allégorie du triple désastre de 2011 (le séisme et le tsunami de Tōhoku, suivis par l’accident nucléaire de Fukushima). Godzilla s’inscrit donc comme un archétype évoluant avec son époque, interprétable à souhait par divers réalisateurs pour incarner les problèmes de leur époque.
Ceci n’a malheureusement jamais été aussi remarquable qu’aujourd’hui. En vue des différentes guerres apparaissant aux quatre coins du monde, Godzilla effectue un retour aux sources : une fois de plus, il revient sur le devant de la scène dans le film Godzilla: Minus One (2023) pour dénoncer les horreurs et les dangers d’une guerre nucléaire qui semble de plus en plus imminente.
La raison pour laquelle Godzilla est si important pour le Japon, c’est tout simplement car l’essence même du monstre demeure, dans l’esprit des Japonais, le rappel des horreurs de la guerre et de l’arme atomique. Aucun pays sur Terre ne connaît les dangers de cette dernière mieux que le Japon, c’est le secret derrière son pacifisme immuable d’après-guerre.
Parc du Mémorial de la Paix d’Hiroshima : photo prise le 13 mars 2026
À l’heure de l’écriture de cet article, je me trouve au cœur même d’Hiroshima, où je séjourne pour le semestre à venir. Bien que j’aie la chance d’assister à la floraison des cerisiers, c’est la réaction des habitants face à l’actualité de ce dernier mois qui constitue, pour moi, le spectacle le plus poignant. Manifestation après démonstration, les Japonais, pourtant respectueux et conformistes de culture, s’entêtent à se faire entendre. Afin que leurs voix ne soient pas étouffées par le bruit des canons, j’aimerais y joindre la mienne, et conclure cet article par cette citation, telle qu’elle est inscrite au Mémorial de la paix d’Hiroshima :
“Les armes nucléaires et l’humanité ne peuvent coexister indéfiniment. Aujourd’hui plus que jamais, nous devons tous faire nôtre le souhait des survivants de la bombe atomique : veiller à ce que personne d’autre n’ait à endurer leurs souffrances et leur chagrin. Nous devons nous inspirer de leur détermination et la transmettre aux générations futures.”
Sources :
File:President Harry S. Truman on the Atomic Bombing of Hiroshima (1945).webm – Wikimedia Commons
Les véritables raisons de la destruction d’Hiroshima
Tsuyoshi Hasegawa Archives – Asia-Pacific Journal: Japan Focus
Understanding 3.11: Japan’s Triple Disaster
Godzilla Minus One (2023) | Wikizilla, the kaiju encyclopedia
